« La leçon d’allemand » – Siegfried Lenz

La leçon d'allemandSiggi Jepsen devait rédiger un devoir sur le thème « Les joies du devoir »… Il rend une copie blanche. Non pas par manque d’inspiration, mais il a tant de choses à dire. Alors il est puni, il restera enfermé dans sa chambre du centre de redressement où il se trouve, tant qu’il n’aura pas achevé son devoir.
Siggi se met alors à écrire, écrire, sans jamais s’arrêter. Cahier après cahier, jour après jour, mois après mois il raconte le plat pays, les brumes et le froid de cette Allemagne du Nord,  son père policier, son ami peintre, les derniers mois de guerre, l’après guerre. Personne en peut l’arrêter.
Jens Ole Jepsen, son père, était le responsable du poste de Police de Rugbüll. A vélo il effectuait son travail de policier de l’Allemagne nazie, surveillait les gens, et surtout faisait respecter sans état d’âme les décisions prises par le régime. Toutes les décisions, même celles qui touchaient ses amis.

Il eut notamment à notifier l’interdiction de peindre à son ami Max Ludwig Nansen peintre sans doute considéré comme dégénéré car non conformiste par le régime.  « ….il provoquait sur sa toile des hémorragies de gris étain, quand il recourait au violet furieux et au blanc froid pour peindre ce vent de nord-ouest ».
Alors avec zèle il le surveillera, confisquera ses œuvres, les détruira, faisant fi de leur amitié passée ! Un ordre est un ordre ! Zu Befehl !
Le gamin assiste à cette violence, mais ne reste pas impuissant. Il fait ce que sa conscience lui impose et enfreint les ordres de son père. Un devoir bien différent de celui de son père… 
Je n’en dirai pas plus. Les mois se succèdent, l’Allemagne est délivrée du régime nazi. Mais toutes les consciences ne le sont pas. Le devoir tourne à l’obsession, à la folie.
Les cahiers s’empilent et la gamin raconte cette atmosphère pesante, ces manteaux de cuir, ces tempêtes de vent, cette amitié avec le peintre, ces conversations entre deux amis le peintre et le policier qui, par devoir, deviendra son ennemi, la folie de l’un, l’extravagance artistique de l’autre rejetée par le régime, l’amitié du gamin pour le peintre, le regard du gamin sur son père….
On découvre au fil des pages Un autre devoir, celui du gamin….devoir des uns, devoir des autres…une notion bien personnelle.
Cette présentation de l’Allemagne nazie, de l’oppression du régime modelant les idées et les pensées, imposant ce qu’est le beau m’a séduit. L’auteur n’évoquera jamais ce qui fait le sujet de la quasi totalité des autres romans ayant pour thème cette période, les Juifs, les camps…Pas ou très peu de violence physique, la seule violence exercée par ou sur les personnages est la violence exercée sur les esprits par ce régime. Une violence qui oppresse les hommes. Un peu comme ce ciel gris, ces tempêtes, ce vent contre lequel on doit lutter pour avancer, ce froid de cette Allemagne du Nord.
Belle découverte de cette auteur. 
« Ce qu’il y a dans la tête, vous ne pouvez pas le confisquer. » (P. 173)……s’il n’y avait qu’une phrase à retenir, ce serait celle-ci.
Merci à toi, mon ami Bernard, toi qui avant de partir, vaincu par le crabe, as souhaité me laisser cet ouvrage. Tu aimais l’Allemagne, la liberté, l’art. Tu détestais les cons et le prétentieux. Tu aimais les gens simples.

Tu me manques.

Editions : Pavillon poche Robert Laffont – Traduction  : Bernard Kreiss – 2009 – Première parution : 1968 – 571 pages


Quelques extraits
  • « Il est impossible de se préserver des tableaux indésirables. On a beau bannir les peintres, les frapper de cécité, rien n’y fait. Et quand on leur coupe les mains, ils peignent avec la bouche. Ces idiots, comme s’ils ne savaient pas qu’il y a aussi des tableaux invisibles. Mon père contourna rapidement la table à laquelle le peintre était assis et se campa à côté de lui : il ne tenait pas à en savoir davantage. Il se contenta donc de constater : Mais l’interdiction a été décidée et notifiée. Max, c’est ça la question. Oui, à Berlin, dit le peintre. Et il fixa mon père d’un air intrigué, ostensiblement curieux, et son regard ne le lâcha plus comme s’il voulait le contraindre à dire ce que lui, le peintre, savait depuis longtemps ; il ne lui avait pas échappé que mon père hésitait à dire ce qu’il avait à dire : moi. Max, c’est moi qu’ils ont chargé de faire respecter l’interdiction. Te voilà averti. » (P. 44)
  • « On peut pas faire son devoir selon l’humeur du moment ni se demander si c’est prudent ou non, si tu vois ce que je veux dire. Il enfila sa veste, la boutonna et s’approcha de la table où Brodersen était assis. Il peut être salutaire de ne pas faire son devoir à certains moments, dit le vieux facteur ; nombreux sont ceux qui se sont préservés à ce prix. Pour moi, ces gens-là n’ont jamais fait leur devoir, dit mon père sèchement. » (P. 355)
  • « Il ne faut pas s’arrêter à ce qu’on possède. Il faut savoir toujours recommencer de zéro. Aussi longtemps qu’on est capable, il n’y a pas lieu de désespérer de soi-même. Je ne me suis jamais senti satisfait, Siggi, et je te le conseille : sois insatisfait, dans la mesure du possible. » (P. 483)

2 réflexions sur “« La leçon d’allemand » – Siegfried Lenz

  1. Ah, cela ma fait rudement plaisir de lire un billet sur ce titre, qui m’a marqué, et dont on entend bien peu parler…c’est d’ailleurs assez étrange, parce que j’ai trouvé sur le moment que le lecture n’en était pas vraiment facile, et puis avec le recul j’ai réalisé qu’il avait laissé une empreinte assez forte.

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