« Le lambeau » – Philippe Lançon

Le lambeau« ….ce matin-là comme les autres, l’humour, l’apostrophe et une forme théâtrale d’indignation étaient les juges et les éclaireurs, les bons et les mauvais génies, dans une tradition bien française qui valait ce qu’elle valait, mais dont la suite allait montrer que l’essentiel du monde lui était étranger.. » (P. 51)
Ce matin du 7 janvier 2015, la conférence de rédaction de Charlie était bien avancée, tout le monde rigolait..des bruits de pétards pas assourdissants, et Philippe Lançon reprend conscience, couché par terre. Silence….Il voit des bouts de salle, « le crâne éclaté de Bernard Maris » à ses côtés, une secrétaire arrive affolée.
Dans la bouche de Philippe des dents se promènent.. Il ne peut parler et est incapable de bouger, et n’a pas encore de douleurs. Ses seules préoccupations : Que sont devenus les autres, ou est son téléphone, son vélo ?

Dans un état semi-conscient il se décrit :  « Étais-je, à cet instant, un survivant ? Un revenant ? Où étaient la mort, la vie ? Que restait-il de moi ? Je ne pensais pas ces questions de l’extérieur, comme des sujets de dissertation. Je les vivais. Elles étaient là, par terre, autour de moi et en moi, concrètes comme un éclat de bois ou un trou dans le parquet, vagues comme un mal non identifié, elles me saturaient et je ne savais qu’en faire. Je ne le sais toujours pas… « 
Philippe Lançon, journaliste littéraire à Libé et chroniqueur à Charlie, est très grièvement blessé à la mâchoire, à la main, au bras. Il n’aucune information quant à l’état de ses camarades. On lui le cachera longtemps. Il est évacué vers l’hôpital.
Hasard de la vie : il devait rencontrer Michel Houellebecq ce 7 janvier, afin de rédiger un papier sur « Soumission », devant sortir ce jour-là.
« Le Lambeau » livre témoignage sur ce long parcours de reconstruction du corps et de l’âme aurait pu être pénible s’il n’avait eu pour seule ambition de témoigner, s’il n’avait été qu’un énième document sur le terrorisme. Il n’en est rien. C’est avant tout une oeuvre littéraire sur l’âme humaine. C’est ce qui fait sa force et son intérêt.
En août 2017 Philippe Lançon avait subi 17 opérations afin de reconstruire sa mâchoire,  son visage, sa main, 17 opérations pratiquées par Chloé, la chirurgienne devenue une amie, qui utilisera ce lambeau de joue et son péroné pour reconstruire un visage..des opérations dont il nous parle peu, ce n’est pas son propos. Il souhaite avant tout nous parler de lui, de sa vie, de la lente mutation que cette épreuve entraînera, de cette souffrance qui a permis de créer un autre homme, et surtout de tout ce qui lui a donné la force de la surmonter, l’amitié, ou plutôt les amitiés, Bach, la musique, la littérature, Proust, Kafka qu’il relira…. C’est souvent que Chloé et lui en parleront quand il pourra s’exprimer. 
Tout son corps est souffrance. Immobilisé par les tuyaux, incapable de parler, nourri par une sonde, ne pouvant s’exprimer plus tard que par quelques mots écrits sur une ardoise, il ne peut que penser, que rêver, à son enfance, à son passé. Difficile dans ces conditions de communiquer avec son amie américaine Gabriela
Lente reconstruction d’un homme qui n’a pas le mot haine dans son vocabulaire…les frères Kouachi ne sont que deux pauvres types dont il nous parle très peu…Il nous parle par contre, à plusieurs reprises, de l’idéologie de ces hommes. 
Et surtout, il a rencontré des personnes qu’il n’aurait jamais croisées dans sa vie, des infirmières, d’humbles aide-soignantes, les policiers qui le gardaient et qui plus tard l’ont accompagné quelques heures dans ses sorties en ville, au musée, au spectacle… Un livre aussi pour rendre hommage à ces soignants, à ces policiers qui ont été à ses côtés, dont la force a été déterminante pour son combat. Mieux vaut mettre en avant l’admiration pour ces femmes et ces hommes, et traiter par l’ignorance et le mépris les assassins. Tous n’auraient pas eu cette force d’âme ! 
Des hommes et femmes souvent ignorées par la société, par nos dirigeants, qu’il égratigne au passage.
Ces personnes qui l’on entouré sont devenues importantes pour lui, essentielles à sa vie. On reste sans voix face au travail, à la ténacité et à l’abnégation de ces chirurgiens, de ces soignants. Leur détermination fut essentielle pour aider le patient à se battre.
Alors il nous propose ce livre magistral, qu’il me faudra relire, pour en découvrir d’autres aspects. Un livre qui lui a permis de construire un nouveau Philippe Lançon : « écrire est la meilleure manière de sortir de soi-même, quand bien même ne parlerait-on de rien d’autre ».
Gros coup de cœur
Editions Gallimard – 2018 – 510 pages

Qui est Philippe Lançon ?


Quelques lignes
  • « Il fallait aimer les tuyaux car, s’ils vous violaient, c’était pour votre bien. Ils vous apportaient l’eau, le sucre, la nourriture, les traitements, les somnifères, et finalement la vie, la survie et le soulagement. C’étaient des tyrans bienveillants. » (P. 185)
  • « « Chers amis de Charlie et Libération,
    Il ne me reste pour l’instant que trois doigts émergeant des bandelettes, une mâchoire sous pansement et quelques minutes d’énergie au-delà desquelles mon ticket n’est plus valable pour vous dire toute mon affection et vous remercier de votre soutien et de votre amitié. Je voulais vous dire simplement ceci : s’il y a une chose que cet attentat m’a rappelée, sinon apprise, c’est bien pourquoi je pratique ce métier dans ces deux journaux – par esprit de liberté et par goût de la manifester, à travers l’information ou la caricature, en bonne compagnie, de toutes les façons possibles, même ratées, sans qu’il soit nécessaire de les juger. » » (P. 204)
  • « …une autre guerre s’annonçait maintenant, une guerre dont les islamistes n’étaient qu’un symptôme et qui opposerait l’homme à lui-même, une guerre sociale, sexuelle, psychique, écologique, totale, conduisant à relativement court terme à l’extinction. Il n’y avait aucun prophétisme dans ce que je croyais pressentir, aucun narcissisme non plus, je n’avais pas véritablement d’états d’âme et d’ailleurs je n’en parlais à personne. Simplement, j’éprouvais une compassion silencieuse pour ceux qui me rendaient visite, pour leur activité, leurs problèmes, leurs enfants, pour mes collègues qui continuaient d’écrire leurs articles petits ou grands. C’était le sens de ma réplique au docteur Mendelssohn quand, voyant sur ma tablette le roman de Thomas Mann et les lettres de Kafka à Milena, il m’avait dit d’un air sarcastique : « Vous n’avez rien de plus drôle à lire ? » Le docteur Mendelssohn avait la mélancolie froide. J’ai appris plus tard qu’il jouait du violon. » (P. 344)
  • « C’était la littérature, non la fiction, qui m’aidait. Je n’avais plus guère la force d’en lire, mais je restais occupé par son lent souvenir, moi qui ne parvenais plus à sentir les souvenirs de la vie. Ses pays éloignés m’obligeaient à ne rien subir, ni image ni son ni corps. Ils m’aidaient à refaire, parallèlement à mon visage et à mon corps, les personnages qui l’habitaient, et qui avaient à peine besoin de leur berceau textuel pour vivre ici, dans ma chambre, comme des anges gardiens. » (P. 386)
  • « C’est l’Assistance Publique : des gens souvent héroïques, travaillant avec un matériel fatigué qui paraît les renvoyer à leurs maigres salaires, à leurs efforts par vocation, à leurs douleurs masquées et au fait que tout le monde, ici, patients et soignants, paraît coûter trop cher à une société dont l’unique pensée de derrière semble être de réduire l’imagination, l’attention et les frais ; car il n’y a pas que les patients, ici, pour avoir une vie difficile. Ceux qui les soignent ont souvent vécu des drames, maladies graves ou autres. On l’apprend peu à peu, en miroir de sa propre situation. » (P. 464) 

Une réflexion sur “« Le lambeau » – Philippe Lançon

  1. En tout cas, sûre que je vais le livre ! Mais, là tout de suite, pas encore prête…Attendre lentement que cela devienne indispensable ! Merci en tout cas d’avoir souligné l’importance de ces petits cailloux ( les soignants) qui permettent de revivre après un tel traumatisme !

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