« Le monarque des ombres » – Javier Cercas

Le monarque des ombresÉcrire pour crever un abcès, pour comprendre un pan de l’histoire familiale et de la grande Histoire de l’Espagne, pour comprendre une honte, pour comprendre le choix d’un homme, d’un parent présent dans son arbre généalogique, écrire pour mieux connaître sa famille, pour mieux se connaître…tel pourrait l’objet de ce livre « Le Monarques des ombres ». 
Livre après livre, Manuel Cercas se penche sur des aspects méconnus de la grande Histoire et plus particulièrement sur la guerre d’Espagne, le fascisme.. On ne peut le soupçonner d’avoir été favorable aux thèses franquistes, loin de là. Depuis toujours il sait qu’un de ses grands oncles Manuel Mena (frère de son grand-père maternel) a été tué à 19 ans. Il était sous-lieutenant dans l’armée franquiste. Une rue du village d’Ibahernando dont est originaire une partie de la famille maternelle de l’auteur porte encore le nom de Manuel. Il a entendu parler de lui par sa mère qui se souvient d’un jeune homme souriant qui lui offrait des cadeaux.

Alejandro Cercas, député européen, dira même à Javier qu’écrire sur Manuel MENA est une idée casse-gueule « Tu es de gauche comme moi et notre famille est de droite. » 
Un projet qui « n’intéresse personne » selon d’autres ! 
Déterminé, Javier Cercas poursuit malgré tout son projet et partira à la rencontre des rares derniers survivants qui ont connu Manuel. Il traverse l’Espagne en compagnie notamment de David Trueba, cinéaste et écrivain (qu’il me fit découvrir et dont je parlerai bientôt), et contre l’avis de ce dernier, afin de filmer le dernier survivant qui connut Manuel. Il parlera beaucoup avec sa mère, et rencontrera également des historiens, des survivants de batailles, consultera des archives franquistes ou républicaines, visitera la vieille bâtisse qui servait d’hôpital de campagne, où Manuel mourut….. Il a besoin de comprendre pourquoi ce jeune phalangiste s’est engagé. Était-il opposé aux thèses républicaines, a-t-il été contraint, recherchait-il la gloire, soutenait-il les thèses phalangistes et fascistes?  A t-il souffert de malentendus ou frustrations ?
Cette tentative de plongée dans l’esprit d’un jeune homme est passionnante car Javier Cercas n’analyse pas avec le regard d’un homme du XXIème siècle qui ne connut pas la guerre, mais tente de comprendre ce qui a pu motiver ce choix, qu’aucune prédestination familiale ne laissait supposer, tente de se replacer avec 80 ans de recul. Manuel aurait très bien pu être un combattant dans les rangs républicains. D’autres aussi sans aucun doute. 
A partir de ce cas particulier, Javier Cercas, tente de comprendre les choix d’espagnols et de familles qui se déchirèrent en choisissant un camp plutôt qu’un autre, sans aucune supposition ou affabulation de sa part, en vérifiant ses sources, ou en se taisant quand il ne pouvait trouver la vérité. Une quête de vérité qui peut hanter chacun de nous….
Et si ? Pourquoi ?….des questions de toute vie humaine, pour lesquelles nous n’avons pas toujours de réponse.
Editions Actes Sud – 2018 – Traduction Aleksandar Grujičić – Parution initiale  en 2017 – 314 pages  

Quelques mots sur Javier Cercas

Quelques lignes
  • « En fait, on a presque toujours pensé que les guerres sont utiles, qu’elles permettent de régler les problèmes. L’espèce humaine l’a cru pendant des siècles, des milliers d’années : comme quoi la guerre est une chose terrible et cruelle mais noble, la véritable occasion de montrer de quoi on est fait. Maintenant, on trouve que c’est des conneries, un délire de tarés, mais à l’époque, même les plus grands artistes le croyaient. » (P. 135)
  • « ….un garçon digne qui en était revenu de ses idéaux, un soldat perdu dans une guerre qui lui était étrangère et dont les raisons lui échappaient. » (P. 248)
  • « ….je compris soudain qu’un livre était le seul endroit où je pouvais dire à ma mère la vérité sur Manuel Mena, où je saurais ou j’oserais la lui dire. » (P. 301)
  • « …. je pensai que pour écrire un livre sur Manuel Mena, je devais me dédoubler : d’un côté, je devais raconter une histoire, l’histoire de Manuel Mena, et la raconter comme le ferait un historien, avec le détachement et la distance et le souci de véracité d’un historien, m’en tenant strictement aux faits et laissant de côté la légende, l’imagination et la liberté du littérateur, comme si je n’étais pas qui je suis mais un autre ; d’un autre côté, je devais raconter non pas une histoire mais l’histoire d’une histoire, c’est-à-dire l’histoire de comment et pourquoi j’en étais venu à raconter l’histoire de Manuel Mena, même si je ne voulais pas la raconter ni l’assumer ni l’ébruiter, même si toute ma vie j’avais cru être devenu écrivain précisément pour ne pas écrire l’histoire de Manuel Mena » (P. 305)

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