« Les déracinés » – Catherine Bardon

Les déracinésWill, journaliste, écrit des chroniques dans des quotidiens autrichiens  et fréquente les soirées au cours desquelles se réunissent les artistes et écrivains viennois. Almah quant à elle est une jeune étudiante rêvant de devenir dentiste. Un regard, le coup de foudre est immédiat. Promenades sages, sous un ciel qui se couvre de plus en plus. Chez les voisins allemands les vexations contre les juifs sont de plus en plus fréquentes, et à Vienne Dollfuss commence à copier les mesures allemandes anti-juives. Présentations aux familles, mariage…une belle vie d’amour s’ouvre devant eux…tout ce rêve serait si simple et si beau si Almah et Will n’étaient pas de jeunes juifs vivant à Vienne dans les années 30. Vienne où les personnages du roman croisent au fil des ans Zweig, Herzl, Freud… Et le moustachu berlinois décida d’annexer l’Autriche au Reich. Un Reich qui devait durer 1000 ans. Alors seule solution, fuir, et abandonner sur place ceux qu’on aime..Abandonner l’avenir brillant qui les attendait.
Une solution imposée.

Une fuite mille fois écrite, difficile et coûteuse et surtout périlleuse. Fuir vers un pays qui accepte les Juifs et qui voit en eux des possibilités de développement. Pourquoi pas la Palestine ? Ceux qui acceptent les Juifs sont rares. On parle de quotas. Beaucoup préfèrent fermer leurs frontières. Situation connue qui traverse les périodes et les générations.
Ce ne sera pas la Palestine, ni la Suisse. Alors ce sera finalement vers la République dominicaine qu’ils partiront, en 1939, en bateau alors que déjà des trains transportaient d’autres Juifs depuis Vienne vers des destinations plus tragiques. Un départ après avoir abandonné tous leurs biens au profit du Reich, vers la République dominicaine dirigée par Rafael Trujillo arrivé au pouvoir à la suite d’un coup d’état. Un dictateur qui utilisait la répression, la torture et le meurtre politique pour se maintenir au pouvoir. Oui, mais un dictateur qui acceptait les juifs. Que demander de plus ?
Ni Will, ni Almah ne connaissaient la terre ou les animaux..Et pourtant ils créeront leur exploitation aux cotés des autres juifs du même bateau. Un kibboutz en terre dominicaine
20 ans de vie, 20 ans de travail acharné avec des hauts et des bas, 20 ans de labeur, d’échecs et de réussites, de victoires, d’amour(s), de déceptions, de trahisons amoureuses. 20 ans de vie au sein de la République dominicaine, jusqu’à la chute de Trujillo.
Le livre  est composé de chapitres courts, chronologiques, dans lesquels avancent en parallèles plusieurs vies, celles de Will et d’Almah, mais aussi celles de leurs parents restés à Vienne, celles de leurs amis, et les pages de l’actualité mondiale. Ces progressions parallèles documentées et souvent détaillées, lorsqu’elles relatent des faits historiques avérés donnent un intérêt particulier au livre, plaisant à suivre.
Un premier roman réussi, avec toutefois certains chapitres moins captivants que d’autres, plus mièvres parfois, et quelques longueurs ou plutôt l’impression de ne pas avancer, de tourner en rond. Un livre détente qui ne bousculera pas celui qui cherche dans la lecture des approches sociologiques, ou philosophiques fouillées…mais plutôt le film bien réalisé du dimanche soir ou le bon feuilleton télévisé du mardi.
Éditions  Les Escales – Domaine français – 2018 –  607 pages

Quelques mots sur Catherine Bardon


Quelques lignes

  • « En mars 1933, Dollfuss avait dissous le Parlement. Puis il censura la presse, interdit les partis communiste et nazi, supprima le droit de grève et de réunion, rétablit la peine de mort, créa des camps pour les opposants politiques et mit les syndicats sous contrôle. Sur les armes de l’Autriche, on ajouta une auréole en référence à la religion catholique. Le pays prenait le virage d’une dictature autoritaire et corporatiste dont le catholicisme était une composante essentielle. Pourtant, dans les cafés, on persistait à considérer que le national-socialisme ne pouvait pas toucher l’Autriche et on se rassurait : la France et l’Angleterre ne laisseraient pas tomber l’Autriche, la SDN protégeait le pays et Mussolini garantissait son indépendance. » (P. 76)
  • « Avant de quitter le camp, il s’était formellement engagé à quitter le Reich avant la fin du mois de janvier 1939. Il avait dû signer un papier par lequel il abandonnait tous ses biens et un autre stipulant qu’il n’avait aucune plainte à formuler contre le gouvernement. Il devrait aussi s’acquitter du Reichsfluchtsteuer, la taxe exorbitante que tout émigrant devait payer. » (P. 162) 
  • « Au bout de l’exil, il y a le risque de l’oubli qui s’installe, de la soumission à la loi du nombre, de l’assimilation et finalement de la perte de soi, lâchai-je d’humeur morose.[….] Nous pouvons nous réinventer et nous enrichir ici si nous avons la force et la lucidité de vivre dans le présent. Moi, je refuse d’être emmurée dans la nostalgie, notre exil peut aboutir à une nouvelle forme d’enracinement. » (P. 373)

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