« Le train d’Erlingen ou La métamorphose de Dieu » – Boualem Sansal

Le train d'Erlingen ou La métamorphose de DieuToute la population d’une petite ville allemande attend l’arrivée d’un train, un train qui n’arrive pas. On ne sait pas où il est est…« Chaque jour on nous dit que le train va arriver et chaque jour on nous dit que finalement il ne viendra pas »
Un train qui doit les évacuer, face à l’arrivée d’une menace, face à l’arrivée d’envahisseurs jamais nommés…au début du livre. Ceux qui pourront prendre le train, seront tirés au sort par un ordinateur.
A chacun de se faire son idée : « L’envahisseur d’aujourd’hui a cent noms (des alias qui tous tournent autour du pot) dans toutes les langues du monde, mais nul ne le connaît, ne le désigne, ne le situe. »

C’est la baronne Ute Von Ebert qui écrit à sa petite fille, spécialiste de littérature..une écriture confuse dans laquelle tout se mélange. La vieille dame est blessée, dans un état comateux. Elle cite beaucoup Kafka, fait référence à une guerre mondiale, à une extermination programmée….on lit, et il ne faut pas beaucoup d’imagination pour cela, l’extermination des Juifs, les longues files de déportés empruntant ces trains. On cherche les liens entre les personnes, on cherche à ordonner les événements auxquels la vieille dame fait référence, à ordonner les époques.
Il ne faut pas non plus beaucoup d’imagination pour comprendre où Boualem Sansal veut en venir, pour comprendre qui sont ces, ses envahisseurs.
Le fantastique côtoie le réel.
Puis au fil des pages, on comprend la construction du livre, on découvre comment la vieille dame a été grièvement blessée, on sait où Boualem Sansal veut en venir, on comprend la confusion de la vieille dame, son cri d’alerte. Tout s’éclaire dans les dernières pages. Le roman épistolaire fantastique prend alors encore plus de force. Et j’ai regretté d’avoir eu envie de la lâcher. 
« Le train d’Erlingen ou La métamorphose de Dieu » est un livre sur la peur, celle de perdre la vie et aussi celle de perdre aussi notre liberté individuelle, celle que nous donne la démocratie, si jamais la foi dans une religion et le fanatisme l’emportaient. 
Ne sommes-nous pas comparables aux Indiens d’Amérique qui virent arriver des colons ? Cri d’alerte de Sansal
Un livre qu’il ne faut pas raconter, encore moins que les autres. Ce serait lui faire perdre sa force littéraire. Il appartient à chaque lecteur de découvrir toute la complexité de ce roman qui nous parle tout à la fois de violence, de guerre, d’extrémisme islamiste, de guerre totale. Le roman, philosophique par certains points pousse le lecteur à s’interroger sur notre monde, sur son évolution. En faisant référence à l’Allemagne, aux sinistres trains, il nous rappelle si besoin était que les époques se suivent et se ressemblent, les menaces sur nos vies et nos libertés changent seulement de nom et de forme. Et il interpelle nos dirigeants : ont-ils pris véritablement en compte les menaces que font peser ces extrémistes sur nos vies et notre liberté ?
J’avoue que j’ai été un moment désorienté au regard de cette confusion, de cette construction littéraire….que finalement j’ai beaucoup appréciée.
Puis par hasard, une fois le livre refermé, j’ai lu la préface. Je ne dois pas être le seul, pressé d’entrer rapidement dans un livre, à oublier de lire les préfaces.
Ne faites pas cette erreur. Une préface qui éclaire immédiatement l’histoire et donne encore plus de force aux allusions et propos et délires de la vieille dame.   
Un grand conte philosophique, une fable futuriste -je n’espère pas – de Boualem Sansal, combattant courageux pour nous alerter et défendre notre liberté.
Éditions Gallimard – 2018 – 245 pages

Présentation de Boualem Sansal 


Quelques lignes
  • « Le vrai drame pour un peuple c’est l’ataraxie, lorsque meurt en lui le goût de se battre et c’est ce qui nous arrive, tout nous effraie, tout nous décourage, un bruit et hop nous voilà à genoux, tremblant, battant notre coulpe, bafouillant des excuses. Nous ne savons même pas nous tenir sur la défensive, et s’il advient, mourir avec dignité, sinon panache. » (P. 57)
  • « De nos jours, alors que la richesse du monde ne cesse de croître, en même temps que le nombre de miséreux, nous sommes tenus de ménager tous les croyants, y compris ceux qui croient en n’importe quoi. Ceux qui ne croient en rien n’ont pas d’autre issue que de se mettre à croire en quelque chose, n’importe quoi, pour obtenir attention et respect ; et de la sorte, quand chaque homme de cette planète sera un croyant confirmé, le chapitre de la pensée et des jeux de l’esprit libre sera clos. Pas d’innovation, pas d’antagonisme, pas de sédition. » (P. 91)
  • « Notre envahisseur est à nos portes et déjà un peu à demeure. Comme les Indiens ne savaient rien de ceux qui venaient prendre leurs terres et leurs vies, nous ne savons rien, si peu, des plans que notre envahisseur se promet de réaliser à notre détriment. Nous laissera-t-il seulement la tête sur nos épaules ? » (P. 82)
  • « Ce que j’ai pu lire de bouquins et d’articles ne m’a en rien aidée, pas un n’a su m’expliquer ce qui distingue une agression de voyous d’une attaque raciale ou d’un attentat islamiste, pas un n’a réussi à m’expliquer ce qui distingue une religion de son interprétation, pas un ne dit clairement comment tout cela va finir. J’étais plus optimiste avant de savoir que les experts ne savent pas plus que ce qu’ils disent et écrivent. Qui nous dira le reste, je me le demande. » (P. 227)

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