« Arrachez les bourgeons, tirez sur les enfants » – Kenzaburo Oé

Arrachez les bourgeons, tirez sur les enfantsAvec « Arrachez les bourgeons, tirez sur les enfants » Kenzaburo Oé nous transporte dans un Japon bien éloigné du Japon de la contemplation bouddhiste, du Japon patrie du Zen.
Avec ce livre Kenzaburo Oé met en scène toute la complexité du Japon, qui peut aussi être le pays de la violence extrême. 
Y compris envers des enfants ce qui est encore bien plus difficile à concevoir et à vivre. 
Lors de la deuxième guerre mondiale, des enfants d’une maison de correction, qui ne sont donc sans doute pas des anges, fuient les bombardements. Ils sont évacués sous la conduite de leur éducateur vers un village de montagne isolé suite à une crue qui causa un glissement de terrain et emporta la route. Le seul moyen d’y accéder est d’emprunter un wagonnet  qui enjambe la rivière sur des rails. Il est utilisé d’habitude pour le transport de bois.
L’éducateur part à la recherche d’un gamin qui a fugué et confie les autres à la responsabilité du maire, qui les enferme dans une grange, sans leur donner ni à boire ni à manger.

Le lendemain, le maire leur demande d’enterrer, à mains nues, des rats, des souris des chiens posés en tas, sans doute victimes d’une épidémie. Une fois cette corvée achevée, le maire leur demande de défricher la pinède sur la colline. Il les prévient : « Les voleurs, les incendiaires, les excités seront battus à mort par les gens du village. N’oubliez surtout pas que vous n’êtes que des bouches inutiles. Nous avons la bonté de vous protéger et de vous nourrir. »
Alors les villageois abandonnent les gamins et les laissent seuls à leur sort. Au réveil, les gamins découvrent alors qu’ils ne sont pas seuls. Une femme, est également malade.Et peut-être certain d’entre eux aussi. Est-ce une épidémie ?
Quelques premières pages résumées, racontées par le narrateur, un gamin un peu plus âgé que les autres, très mûr, toujours accompagné de son petit frère. 
La haine, la violence n’en ont pas fini avec ces gamins, ni avec les déserteurs vivant au village. Ces gamins, qui sont en fait considérés comme la lie de cette société par les adultes,  s’avéreront au fil des pages très attachants, très marqués par leurs expérience de la vie, par les violences ou les viols subis dans le passé. Leur violence est toujours prête à éclater, mais c’est la solidarité et leur courage qui l’emportent, malgré quelques écarts. Face à l’adversité, leur petite société ne connait pas le mensonge. Ils ne sont plus les rebelles qu’il convient d’isoler.
Magnifique roman, éprouvant, sombre et dur sur cette société d’enfants, de rebelles se domptant face à l’adversité. 
Découverte de cet auteur, capable de montrer la beauté des cœurs et des âmes, là ou d’autres ne verraient que noirceur, violence et vice. Un auteur capable de nous prouver que cette noirceur et ce vice peuvent changer de côté.
Je n’ai pas fini de vous parler de cet auteur, prix Nobel de littérature que j’ai découvert, par hasard, intrigué par ce titre mystérieux.
Éditeur : Gallimard – 2018 – Traduction : Ryôji Nakamura, René de Ceccattu – Parution initiale : 1958 – 233 pages

Quelques mots sur Kenzaburo Oé


Quelques lignes
  • « Depuis le départ, nous avions inlassablement répété des tentatives de fugue, avant d’être capturés par des villageois dévorés de malveillance dans les moindres recoins des bourgs, des forêts, des rivières, des champs et ramenés plus morts que vifs. Pour nous qui étions venus d’une ville lointaine, les villages étaient d’épais murs transparents et élastiques. On avait beau s’y glisser, on en était lentement repoussés, avant d’en être totalement rejetés.
    Par conséquent la liberté dont nous avions la jouissance se réduisait à marcher sur la route du village, en soulevant énergiquement un nuage de poussière ou en s’enfonçant dans la boue jusqu’aux chevilles, à profiter de l’inattention de l’éducateur quand nous dormions dans un temple, un sanctuaire ou une grange, pour négocier avec les adultes du village à toute vitesse afin d’obtenir en troc tout juste de quoi manger, à tenter d’attirer les filles du village en sifflotant, tout en étant désespérés de porter l’uniforme de la maison de correction, sali par notre voyage.. » (P. 19)
  • « Votre travail consistera à défricher la pinède sur la colline. Ne lambinez pas, dit le maire en durcissant soudain le ton pour finir son discours. Les voleurs, les incendiaires, les excités seront battus à mort par les gens du village. N’oubliez surtout pas que vous n’êtes que des bouches inutiles. Nous avons la bonté de vous protéger et de vous nourrir. Gardez toujours bien en tête que vous n’êtes que des bouches inutiles et indésirées. Compris ?
    Épuisés, gagnés par le sommeil comme une éponge imbibée d’eau, enfants que nous étions, nous restions immobiles dans ce jardin sombre et glacé, tellement abattus que nous ne pouvions même pas parler. Pourtant, avant de pénétrer dans l’enceinte, nous devions encore nous laver les pieds et nous soumettre à une inspection corporelle.. » (P. 43)

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