« Zouleikha ouvre les yeux » – Gouzel Iakhina

Zouleikha ouvre les yeuxMariée avant 1915, à 15 ans, avec un homme de 45 ans, Zouleikha a eu 3 filles, trois filles décédées alors qu’elles étaient bébés…depuis elle vit avec cet homme rustre dans une masure à coté de la maison de La Goule, sa belle-mère âgée, portant la méchanceté dans la peau. 
Zouleika en est devenue le souffre-douleur, l’esclave presque, chargée de lui préparer le bain, d’être à ses petits soins. Le bonheur lui est une notion inconnue. 
Mais c’est une vie normale, pour l’époque et les lieux. Les familles vivent au jour le jour à coté des animaux…mais la vie de Zouleikha sera bousculée au moment où des hommes envoyés par Moscou, par Staline expulsent Zouleikha de leur masure. C’était la dékoulakisation.

Elle a 5 minutes pour ramasser ses affaires et n’aura même pas le temps de s’incliner sur le corps de son mari, tué par les soldats. Ils réquisitionnent le bétail, le cheval, les terres. 
Zouleika fait alors partie de la foule des paysans candidats involontaires à l’exil, à la déportation en Sibérie, sur ordre du moustachu, Petit Père des peuples, qui souhaite mettre en valeur ce territoire paumé, froid, hostile. D’autres l’accompagnent, des paysans comme elle, mais aussi des hommes qui avaient une belle vie, et qui du jour au lendemain, sont devenus des parias des ennemis au régime, des peintres, des médecins, des hommes et femmes chrétiens ou musulmans et même athées…
On fait connaissance avec Wolf Karlovitch, ancien chirurgien. Il fut professeur à l’université de Kazan et il vit, dorénavant, dans un appartement communautaire ….dans son appartement devenu appartement communautaire en 1921. On découvrira également Ignatov, militaire assurant la direction de cette colonie de déportés.
Aucun métier, aucune religion, aucun statut, aucun métier, aucune compétence, aucun passé ne protège de la possible déportation qui peut arriver sans prévenir, sans raison. Intellectuel ou manuel, chacun peut être menacé
Aimé et reconnu jusqu’à présent, banni demain, sans motif, sans justification.   
Elle va voyager, avec ces parias comme compagnons, avec Wolf Karlovitch, pendant plusieurs mois dans un wagon à bestiaux dans lequel elle découvrira qu’elle est enceinte.ZOULEIKHA.png
Arrivée au terme du voyage, ils seront tous chargés de défricher la forêt à la scie et à hache et de mettre en valeur un territoire en pleine Sibérie. Premier hiver sibérien, dans des cabanes de fortune, sans vêtements adaptés…beaucoup meurent du grand froid difficile à supporter sans chauffage adapté.
Zouliekha quant à elle donnera la vie à un fils.
Dès les premiers chapitres du roman les minutieuses descriptions des personnages, des paysages, alternent avec le drame et la violence des événements 
On perçoit que l’aventure sera longue, que l’avenir ne sera pas un avenir de dentelles. 
Peu de surprises à attendre, donc. On n’apprend rien de bien nouveau lorsqu’on s’est intéressé à cette période, aux déportations russes, au régime soviétique, à Soljenitsyne, lu il y a bien longtemps. Les autres auteurs avaient connu cette détresse, Gouzel Iakhina l’a imaginée, sans doute en se fondant en partie sur leurs vies.  
Son écriture est toutefois précise, agréable et surtout nous procure de nombreuses émotions. Poésie et beauté de certaines images alternent avec la mort, avec la violence de certaines situations, avec le drame de certains événements. Gouzel Iakhina permettra à ceux qui n’ont pas été contemporains du régime soviétique d’en savoir un peu plus, sans avoir à feuilleter des livres anciens d’auteurs de plus en plus oubliés.  
Un roman dans la tradition dramatique des romans russes,  romans longs, fouillés et monotones parfois, une monotonie qui traduit sans doute bien cette vie sans relief de ces parias, de ces déportés, bons uniquement à travailler, sans espoir, sans autre avenir que celui d’un lendemain fait de jours toujours identiques et ceci  jusqu’à la mort. Dramatiques atmosphères sans perspectives
L’amour peut parfois surgir, un amour qui donnera un peu de relief à la vie.
J’avais été bouleversé notamment par Alexandre Soljenitsyne et Varlam Chalamov, il y a bien longtemps, ils témoignaient de souffrances vécues. Je n’ai rien découvert avec « Zouleikha ouvre les yeux ». Le scénario et l’histoire sont malgré tout plaisants et agréables. Ils passionneront et attireront certainement des générations plus jeunes de lecteurs, qui  découvriront cette période et ces crimes. 
Les éditions NOIR sur BLANC – Traduction Maud Mabillard – 2017 – 454 pages

Qui est Iakhina Gouzel


Quelques lignes

  • « Quelques mois plus tard, la vieille rêva d’une montagne de crânes jaunes avec des cornes, et prédit ainsi l’épidémie de fièvre aphteuse qui décima le bétail de Ioulbach. Pendant la décennie qui suivit, ses rêves furent presque tous tristes et effrayants : des chemisettes d’enfants qui flottaient, orphelines, sur la rivière, des berceaux coupés en deux, des poussins noyés de sang… Dans cet intervalle, Zouleikha donna naissance à quatre filles, qu’elle dut presque aussitôt enterrer. Il y eut aussi la vision épouvantable de la grande famine de 1921 : sa belle-mère rêva d’un air noir de suie, dans lequel les gens nageaient comme dans l’eau, en se dissolvant lentement, perdant petit à petit leurs bras, jambes, têtes. » (P. 34)
  • « Les féroces visiteurs se sentent chez eux dans toutes les maisons ; ils s’emparent, sans demander la permission aux paysans, des dernières réserves de nourriture et – pire encore – des grains si minutieusement triés et conservés avec soin pour les semailles du printemps. Ils sont prêts, sans la moindre hésitation, à rouer de coups, transpercer de leur baïonnette ou abattre toute personne qui se mettrait en travers de leur chemin. » (P. 51)
  • « La mort était omniprésente – plus rusée, plus intelligente et plus puissante que la stupide vie, qui perdait toujours le combat. » (P. 135)
  • « C’est pourquoi les hautes sphères de l’État avaient pris une sage décision : il s’agissait de stopper immédiatement l’essor, de punir les coupables, et d’organiser en kolkhozes ces koulaks qui, même en exil, avaient manifesté perfidement leur propension inextirpable à l’individualisme. Une vague punitive parcourut les rangs du NKVD, fauchant ceux qui avaient toléré cette rekoulakisation, y compris dans les plus hauts échelons, et se fondit dans le courant général des répressions de 1937-1938. » (P. 335)
  • « « L’épouse est un champ dans lequel l’époux plante les graines de sa descendance, lui avait appris sa mère avant de l’envoyer dans la maison de Mourtaza. Le laboureur vient au champ quand il le désire, et le laboure autant qu’il en a la force. Il ne convient pas au champ de contredire son laboureur. » Elle ne le contredisait pas : serrant les dents, retenant sa respiration, elle supportait. Combien d’années avait-elle vécu sans savoir qu’il pouvait en être autrement ? Elle savait, à présent. » (P. 396)

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