« Le monde d’hier : Souvenirs d’un européen » – Stefan Zweig

Le monde d'hierCe n’est sans doute pas le livre le plus connu, sans doute pas le livre auquel on pense immédiatement quand on évoque le nom de Zweig, et pourtant c’est sans doute celui qui permet de mieux connaître Zweig, de connaître un peu plus l’homme, bien qu’il ne se livre que très peu, mais surtout le citoyen autrichien parcourant le monde, le penseur, ses interrogations, et enfin le réfugié fuyant pour sauver sa vie…
Au moment où il l’écrit en 1941, depuis le Brésil où il est réfugié, il n’est plus rien, plus personne: « Mon œuvre littéraire, dans sa langue originelle, a été réduite en cendres, dans ce pays même où mes livres s’étaient fait des amis de millions de lecteurs. C’est ainsi que je n’ai plus ma place nulle part, étranger partout, hôte en mettant les choses au mieux ; même la vraie patrie que mon cœur s’est choisie, l’Europe, est perdue pour moi depuis que pour la seconde fois, courant au suicide, elle se déchire dans une guerre fratricide. »

Comment en est-on arrivé là ?
Depuis sa scolarité dans Vienne, ville de culture d’avant la première guerre mondiale, jusqu’à l’agonie de la paix, à la fin des années 30, Zweig décrit dans une quinzaine de chapitres thématiques, cette lente érosion des libertés, cette lente montée en puissance dans toute l’Europe de la violence, de l’antisémitisme féroce qui l’obligera à quitter l’Europe. Plusieurs autres thèmes sont évoqués depuis ses origines familiales, sa scolarité, les enseignants qu’il dût subir, en passant par ses premiers émois sexuels, Paris, la guerre de 14-18, Hitler, la Russie, Moscou, le rattachement de l’Autriche au Reich national-socialiste, les rencontres qui marquèrent sa vie, sa proximité avec Romain Rolland, ses mariages, mais aussi les Etats-Unis où il se rendit..
« Le monde d’hier » est à la fois un livre de souvenirs de l’auteur, dans lequel il livre ses émotions, ses indignations, et également un formidable livre d’observations de plus de 40 ans d’Histoire du monde et surtout de l’Europe centrale, depuis les dernières années du XIXème siècle jusqu’à 1941, année au cours de laquelle le livre fut achevé, peu avant le suicide de l’auteur. Son monde s’est progressivement délité, et également libéré de bien de tabous. 
L’Europe de cet européen avant l’heure fut bousculée par des guerres meurtrières, son monde des dernières pages connaît d’autres extrémismes. Un grand bonheur pour tout amateur d’Histoire. Ce livre permet ainsi de mieux comprendre pourquoi l’auteur, désespéré en arriva à ce geste funeste aux côtés de sa nouvelle épouse.
N’espérez pas y trouver de nombreuses confidences personnelles sur sa vie, les siens, ses relations sauf celles avec d’autres intellectuels, notamment Romain Rolland, Bernard Shaw, Schnitzler, Rilke et H.G. Wells, et sa vie d’auteur. Ce n’est pas le sujet essentiel.
On aurait apprécié que Zweig nous livre plus d’informations quant à la genèse de ses ouvrages, revienne sur son travail d’auteur préparant et rédigeant ses titres, les situant dans les époques. Ce n’était pas son propos. Il ne le fait pas, volontairement sans doute, préférant s’attacher à d’autres considérations sociologiques, politiques touchant l’évolution de l’Europe, et tenter d’expliquer la genèse de la violence qui bousculait ce monde jusqu’en 1941.
À plusieurs reprises, il évoque une question qui, sans doute le taraudait : d’ou venaient les uniformes neufs, les véhicules neufs des jeunes gens qui s’étaient engagés en Italie derrière Mussolini, ou ceux des jeunesses hitlériennes, alors qu’Hitler n’était pas encore chancelier ? Qui les avait financés ?
Cette question a été, depuis plusieurs fois posée sous d’autres cieux, d’autres latitudes, avec d’autres dirigeants politiques 
Le monde est un éternel recommencement…. »Un monde d’hier » bien actuel.
Éditions Folio – Gallimard – 2016 – Traduction : Dominique Tassel -Parution initiale 1942 – 588 pages

Quelques mots sur Stefan Zweig


Quelques lignes

  • « Si aujourd’hui on se demande à tête reposée pourquoi l’Europe est entrée en guerre en 1914, on ne trouve pas un seul motif raisonnable, pas même un prétexte. Il ne s’agissait aucunement d’idées, il s’agissait à peine des petits districts frontaliers ; je ne puis l’expliquer autrement que par cet excès de puissance, que comme une conséquence tragique de ce dynamisme interne qui s’était accumulé durant ces quarante années de paix et voulait se décharger violemment. » (P. 266)
  • « ….la technique consistant à accuser les soldats ennemis de toutes les atrocités imaginables fait partie du matériel de guerre au même titre que les munitions et les avions, et que dans les premiers jours de chaque guerre on s’empresse régulièrement de les tirer de leurs magasins. La guerre ne peut s’accorder avec la raison et l’équité. Il lui faut l’enthousiasme pour sa propre cause et la haine de l’adversaire. » (P. 311)
  • « Alors je reconnus derrière la glace du wagon la haute stature dressée de l’empereur Charles, le dernier empereur d’Autriche et son épouse en vêtements noirs, l’impératrice Zita. Je tressaillis : le dernier empereur d’Autriche, l’héritier de la dynastie des Habsbourg qui avait gouverné le pays pendant sept cents ans, quittait son empire ! Bien qu’il se fût refusé à une abdication en bonne et due forme, la République lui avait accordé son départ avec tous les honneurs, ou plutôt elle le lui avait imposé. Maintenant, cet homme grand et grave se tenait debout à la fenêtre et voyait pour la dernière fois les montagnes, les maisons, les gens de son pays. » (P. 373)
  • « Dans les années de mes débuts, je n’aurais jamais osé penser que je pourrais un jour gagner de l’argent avec mes ouvrages et même bâtir une existence sur leur produit. Or ils me rapportaient soudain des sommes considérables, qui allaient toujours croissant et semblaient devoir me décharger de tout souci, qui aurait pu songer aux temps que nous vivons ? Je pouvais me livrer libéralement à la vieille passion de ma jeunesse, collectionner des autographes, et nombre de ces merveilleuses reliques, parmi les plus belles et les plus précieuses, trouvèrent chez moi un asile amoureusement gardé. En échange des ouvrages que j’avais écrits, assez éphémères si on les considère d’un point de vue un peu élevé, je pouvais acquérir les manuscrits d’œuvres impérissables, des manuscrits de Mozart, de Bach et de Beethoven, de Goethe et de Balzac. Ce serait donc une pose ridicule de ma part si je prétendais que mon succès inespéré m’a trouvé indifférent, voire intérieurement mal disposé à son égard. » (P. 423)
  • « ……du jour où mon passeport me fut retiré, je découvris à l’âge de cinquante-huit ans qu’avec sa patrie on perd beaucoup plus qu’un coin de terre délimité par des frontières. » (P  534)
  • « Car ma tâche la plus intime, à laquelle j’avais consacré pendant quarante ans toute la force de ma conviction, la fédération pacifique de l’Europe, était anéantie. Ce que j’avais craint plus que ma propre mort, la guerre de tous contre tous, se déchaînait à présent pour la seconde fois. Et en cette heure qui réclamait plus qu’aucune autre une inviolable solidarité, celui qui avait travaillé passionnément toute une vie à l’union des hommes et des esprits se sentait plus inutile et seul que jamais du fait de ce soudain ostracisme dont on le frappait. » (P. 562)

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