« Home » – Toni Morrison

homeFrank Money est hospitalisé dans une chambre d’hôpital psychiatrique. La chambre est située au dessus de la morgue de l’hôpital. Pourquoi est-il là, depuis quand…? il ne s’en souvient pas. 
Alors, il fuit, pieds nus, vêtu de sa seule chemise de malade. Il a été rapatrié aux Etats-Unis, traumatisé par ce qu’il a vu, par ce qu’il a vécu en Corée, par la mort de ses copains déchiquetés par des bombes. Pourtant, il ne souvient de rien d’autre, c’est ce qu’il dira au révérend Locke qui l’accueillera. Il a frappé chez lui par hasard, alors que »son corps était agité de violentes secousses, telle une victime de la danse de Saint-Guy, et ses dents claquaient de manière si incontrôlable qu’il ne pouvait émettre un son »
« Vous avez de la chance…. monsieur Money. Ils vendent beaucoup de corps, là-bas…à l’école de médecine… » lui dira le révérend, un bon samaritain.

On perçoit cependant que Frank est un homme angoissé, animé par une rage forte, un homme en plein désarroi  
Le cadre est posé, dès les premières pages, on soupçonne, mais comment en serait-il autrement avec Toni Morrison, que le roman sera violent, que ce héros Franck sera le porte parole d’un combat de l’auteur. 
Frank est un soldat noir démobilisé de la guerre de Corée depuis un an. Il cherche à revenir à la maison, au pays, chez lui, ….d’où le titre sans doute, mais aussi à retrouver une vie normale, à retrouver ses esprits. « Home » est peut être aussi son Moi profond analysé par les psychologues, un moi qui a été fortement mis à mal par ce qu’il a vu et vécu, par le sang, les horreurs et la mort des copains, déchiquetés par les obus. Taiseux et angoissé, il se soigne dans l’alcool, et présente des accès de schizophrénie. 
Un homme, un soldat bon pour défendre au loin son pays et ses valeurs, bon pour y risquer sa peau, mais presque un sous-homme dans son pays. Un chien !
Un retour pas facile, auprès des siens également mal dans leur peau, dont une sœur Cee (Ycidra) plaquée par son mari qui lui préféra une bagnole, une sœur embauchée par un médecin eugéniste, le docteur Beau, qui fit sur elle des expériences médicales la laissant définitivement stérile aux portes de la mort. Il la ramènera à son domicile à Lotus 
Une traversée des Etats-Unis, auprès des siens, qui le portera de Seattle à Atlanta, dans sa Géorgie natale où il passa son enfance. Années 50 , les Etats du Sud n’avaient pas encore éradiqué leurs vieux démons racistes…. les Noirs étaient encore des nègres, la violence était présente, ils devaient l’affronter.
Heureusement quelques bons samaritains, quelques esprits hostiles à la ségrégation aidaient les Noirs dont Mademoiselle Ethel qui dira à Cee : « Tu vois ce que je veux dire ? Ne compte que sur toi-même. Tu es libre. Rien ni personne n’est obligé de te secourir à part toi. Sème dans ton propre jardin. Tu es jeune, tu es une femme, ce qui implique de sérieuses restrictions dans les deux cas, mais tu es aussi une personne. Ne laisse pas Lenore ni un petit ami insignifiant, et sûrement pas un médecin démoniaque, décider qui tu es. C’est ça, l’esclavage. Quelque part au fond de toi, il y a cette personne libre dont je parle. Trouve-la et laisse-la faire du bien dans le monde. »
Cee comprit qu’elle devait être cette personne libre capable de se respecter elle-même, de réfléchir, de se sauver, capable d’être une femme sans jamais être mère. Elle seule peut le faire
Chacun à son « Home », sa « maison » personnelle où il se sent bien, protégé, une « maison » à trouver ou à transformer en « Home, sweet home ». Il faut parfois du temps, il est nécessaire d’affronter des épreuves, de se surpasser, de se tourner vers les autres pour réussir, pour être bien dans sa peau
C’est mon interprétation, ma lecture….beau message.
Il y a presque trente ans j’avais découvert Toni Morrison avec Beloved qui m’avait secoué…Une grande combattante du racisme.
Une nouvelle re-découverte à faire
Éditeur 10/18 Christian Bourgeois – 2018 – Traduction : Christine Laferrière – Première parution 2011 – 141 pages

Quelques mots sur Toni Morrison

Quelques lignes
  • « Eh bien, vous n’êtes pas le premier, loin de là. Une armée où les Noirs ont été intégrés, c’est le malheur intégré. Vous allez tous au combat, vous rentrez, on vous traite comme des chiens. Enfin presque. Les chiens, on les traite mieux. » (P. 24)
  • « Sa vie avait peut-être été préservée pour Cee, ce qui n’était que justice puisqu’elle avait été le tout premier objet de ses soins – abnégation sans contrepartie ni bénéfice affectif. Avant même qu’elle ne sache mettre un pied devant l’autre, il s’était occupé d’elle. Le premier mot qu’elle avait prononcé était « Fwank ». Deux de ses dents de lait étaient rangées dans la boîte d’allumettes de la cuisine, ainsi que les billes porte-bonheur de Frank et la montre cassée qu’ils avaient trouvée au bord de la rivière. Cee n’avait souffert de bleu ni d’égratignure qu’il n’eût soignés. La seule chose qu’il n’avait pu faire pour elle, c’était d’effacer de son regard la douleur, ou était-ce la panique, lorsqu’il s’était engagé. Il avait tenté de lui dire que l’armée était la seule solution. Lotus l’étouffait, le tuait, lui et ses deux meilleurs amis. Tous étaient de son avis. Frank s’était assuré que tout irait bien pour Cee.. » (P. 40)
  • « Un jour, deux semaines après avoir été embauchée, Cee entra dans le cabinet du docteur Beau une demi-heure avant qu’il n’arrive. Elle était toujours intimidée par les étagères débordant de livres. À présent, elle examinait de près les ouvrages médicaux, tout en passant le doigt sur certains titres : Hors de la nuit. Ce doit être un roman policier, se dit-elle. Puis Le Déclin de la grande race et, à côté, Hérédité, race et société. » (P. 67)
  • « Les anciens combattants classaient guerres et batailles en fonction du nombre de pertes : trois mille à cet endroit ; soixante mille dans les tranchées ; douze mille ailleurs. Plus il y avait de tués, plus les guerriers étaient courageux et non les commandants, plus stupides. » (P. 134)

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