« Leurs enfants après eux » – Nicolas Mathieu

Leurs enfants après euxHeillange en Lorraine…. vous connaissez ? Non ? Alors cherchez Hayange….!
Certainement pas le coin où l’on réserve une coquette maison pour y passer des vacances.
Avant il y avait les aciéries, le bruit, la fumée des hauts fourneaux, jour et nuit, y compris les jours de fête. 
Il y a toujours « les cités » comme on les appelle, ces rues faites de maisons toutes identiques, des rues de maisons de 4 pièces, d’autres de maisons de 5 pièces, toutes avec le jardin derrière. Et le quartier des maisons beaucoup plus cossues, celles des contremaîtres, des cadres, des directeurs. Ce pays est dorénavant boudé par le travail et par les entreprises, depuis que les aciéries et les entreprises liées à celles-ci ont fermé les unes après les autres.
Les seules distractions pour les jeunes sont les courses en scooter, les bords des étangs nés dans les gravières, la fumette. Pas de boulot, pas d’avenir ! Il faut y être né pour y vivre….

C’est dans ce cadre que vivent ces gamins, ces ados personnages principaux du roman….beur, blanc, bourgeoise… des ados qui n’ont pas eu d’autre horizon dans leur vie. Beaucoup rêvent de foutre le camp, d’autres s’évadent tous les jours avec la fumette. Tous ou presque se couchent et se lèvent tard. Que faire sans travail ? Tous s’ennuient à crever, mentent aux parents. 
Les journées sont longues et toutes pareilles dans la monotonie. Les pères sont à la maison, ou absents, ils font quelques heures dans des boulots sans intérêt qui complètent les indemnités Assedic, les familles sont souvent éclatées par les divorces. 
Des petits caïds tentent de faire régner leur loi, coups de poings de temps en temps, trafics de drogue, vols de scooters…Le seul avenir possible quand la scolarité a été désastreuse, est de s’engager dans l’armée ou de dealer, d’abord comme convoyeur de go-fast, puis à son compte.
La vie banale d’ados, et de villes entières hors-course, cherchant à retrouver en vain un avenir, que les plus chanceux trouvent dans un travail au Luxembourg tout proche.
Un coin de France oublié, tentant échec après échec,  de retrouver un dynamisme. 
Heureusement en été il y a le lac, les filles qu’on peut mater, les ballades à scooter, les amours ou bagarres d’adolescents. Pas de mer, pas de montagne, pas de vacances en août, on reste sur place…on n’a pas les moyens de faire autrement.
Nicolas Mathieu met en scène ces ados, leurs querelles, la monotonie de leur vie, leur désœuvrement, leurs trafics dans ce monde à l’agonie, la querelle des chefs, sur fonds de vols, de filles, de menaces, depuis 1992 jusqu’à 1996. Depuis leurs 14-15 ans jusqu’à leur âge d’hommes.
Un petit coin de France qui fait mentir deux des principes de la devise républicaine, l’égalité et la fraternité. Seuls sont visibles la pauvreté, le désœuvrement, la rouille, le chômage, les petits boulots, des villes dans lesquelles cohabitent dorénavant, les grands immeubles, les cités ouvrières et leurs jardinets et les maisons cossues sur de grands terrains que ceux qui ont des boulots de cadres au Luxembourg ont fait bâtir, attirés par des terrains à très bas prix. 
Misères et pognon côte à côte.
Les sales coups se règlent à coup de poing, violents, laissant parfois l’autre lourdement amoché.
Certes, rares sont ceux qui vont passer des vacances dans la Lorraine industrielle. C’est pourtant un pays trop méconnu, dont les habitants sont généreux, un pays que j’aime, dans lequel j’ai des attaches familiales. Un pays dans lequel, malheureusement, les échecs sont plus nombreux que les succès. Sans doute parce que mines et sidérurgies ont été abandonnées par les politiques industrielles successives, par les exigences de rentabilité…
La peinture qu’en fait Nicolas Mathieu est juste, réaliste. Il nous démontre si besoin était que ce territoire, ses hommes et femmes sont attachants, qu’ils méritent tous d’être connus et accompagnés…, que le désœuvrement des jeunes est réel, et problématique. 
Comment survivre et vivre épanoui et heureux sur un territoire qui crève, un territoire abandonné ? 
Un roman sensible et tragique, avec quelques lenteurs parfois, qui pose une vraie question humaine, sociale et politique, une question de développement des territoires. 
Une vraie question, dont la réponse se trouve, mais ce n’est pas le roman qui le dit, dans des votes extrêmes, des votes de désespoir, lors des élections. 
Un prix Goncourt mérité
Éditions Actes-Sud – 2018 – 426 pages


Quelques lignes
  • « En général, la bande comptait une petite dizaine de mecs. Il y avait Djamel, Seb, Mouss, Saïd, Steve, Abdel, Radouane et le petit Kader. Tous habitaient le quartier. Ils se levaient tard, descendaient à pied ou venaient en scoot. Ils restaient un moment, retournaient à leurs histoires, revenaient. Il se produisait ainsi une rotation continue de visages familiers, un roulement de copains qui rompait la monotonie du trafic. Quoi qu’il en soit, dans l’après-midi, on comptait en permanence cinq ou six garçons qui patientaient interminablement sous le préau, adossés au mur, assis sur un muret, crachant par terre et fumant des joints. Il y avait aussi les grands qui venaient taper la discute.. » (P. 60)
  • « Depuis quelque temps déjà, des bleds fantômes situés à proximité de la frontière connaissaient ainsi un regain de vie inespéré. Le mérite en revenait au Luxembourg qui, souffrant depuis toujours d’un manque chronique de main-d’œuvre, venait tout naturellement puiser chez ses voisins les bras et les têtes qui lui faisaient défaut. Des tas de gens se retrouvaient comme ça à faire la route chaque jour pour occuper leurs emplois étrangers. Là-bas, les paies étaient bonnes, les protections minces. On menait ainsi des existences à cheval, travaillant d’un côté, vivant de l’autre. Et sous l’effet de cette perfusion transfrontalière, des territoires moribonds revenaient à la vie, une école était sauvée, un boulanger s’installait au pied d’une église zombie, des maisons champignonnaient soudain en pleine campagne. Tout un monde sourdait de terre, comme par magie. Et chaque matin, tous les soirs, des processions de travailleurs migrants aux yeux cernés bondaient les trains, s’agglutinaient sur les routes, allaient chercher plus loin les moyens de leur subsistance. L’économie, souterrainement, avait trouvé les nouvelles voies de son développement. » (P. 73-4)
  • « Dire qu’on l’avait envoyé là pour être redressé. L’effet était contraire. Il se défonçait, allait aux putes, se faisait en un jour ce que son vieux gagnait jadis en six mois. Ce qui était drôle en y réfléchissant, c’était le fonctionnement du business. À bien des égards, par ses voies d’acheminement, le personnel qu’il employait et quand on songeait aux familles qu’il nourrissait partout en Europe, ce trafic reproduisait les vieilles cartes de l’industrie lourde. Une main-d’œuvre nombreuse, concentrée dans des cités-dortoirs, peu scolarisée, souvent d’origine étrangère, vivait de ce commerce bienvenu, les petits dealers ayant remplacé les cols-bleus. La comparaison s’arrêtait là, la philosophie de ce nouveau prolétariat ressortant plus de l’école de commerce que de la lutte finale. » (P. 220)
  • « Ces familles donnaient aussi naissance à des teigneux formidables, qui ne se résoudraient pas à leur sort et rendraient les coups. Ils feraient de brèves carrières déviantes et finiraient morts, ou en prison. Il n’existait pas de statistiques pour mesurer l’ampleur de cet effondrement, mais les Restos du Cœur annonçaient une activité exponentielle et les services sociaux croulaient. On se demandait tout de même quelle vie pouvaient mener ces gens, dans leurs médiocres logis, à manger gras, s’intoxiquant de jeux et de feuilletons, faisant à longueur de temps des gosses et du malheur, éperdus, rageux, résiduels. Il valait mieux éviter de se poser la question, de les dénombrer, de spéculer sur leur espérance de vie ou leur taux de fertilité. Cette engeance marinait sous les seuils, saupoudrée d’allocs, vouée à finir et à faire peur. » (P. 322)

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