« Retour à Séfarad » – Pierre Assouline

retour à séfaradLe 31 mars 1492 les Rois Catholiques d’Espagne, Isabelle la Catholique et Ferdinand II d’Aragon signèrent le décret de l’Alhambra qui donnait  aux Juifs  jusqu’au 31 juillet de cette même année, pour se convertir au christianisme ou pour quitter le royaume. Beaucoup choisirent l’exil; un exil qui les priva de toutes leurs richesses. Nombre d’entre eux furent dépouillés lors de leur voyage en terre d’Espagne. Tous furent fouillés et dépouillés aux frontières.
Ni les descendants de ces Juifs expulsés, ni le Royaume d’Espagne n’oublièrent cette tragédie, puisque le décret de l’Alhambra fut aboli en 1967 et en 2015, le Roi autorisa même les descendants de ces juifs expulsés à revenir au Pays, et à demander s’ils le souhaitaient d’acquérir la nationalité espagnole..
Alors Pierre Assouline, après quelques hésitations, se dit « pourquoi pas ? »…

Un « pourquoi pas » qui avec Pierre Assouline prend l’aspect d’un long voyage très documenté dans le temps, comme il le fit notamment dans Lutetia, Sigmaringen, Etat limite, Une question d’orgueil, et d’autres sans doute. La liste de références en fin d’ouvrage, sur lesquelles il s’appuya est impressionnante.
Devenir espagnol, acquérir cette double nationalité n’est pas si simple cependant, même quand on est connu comme l’est Pierre Assouline, puisque tout postulant au retour doit mériter ce retour et prouver d’une part qu’il parle couramment l’espagnol, et d’autre part, qu’il connaît l’histoire et la culture de ce pays, dans ses moindres détails
Retour dans le passé familial : « Côté paternel, Assouline est de la famille des Aït Tizgui N’Opasouline, de la tribu des Glaoua, dans l’Atlas. Dans la langue berbère, as-souline signifie “le rocher”» et remontée dans la grande Histoire de cette Espagne qui s’étendait alors jusqu’au Maghreb. 
Une grande leçon d’histoire, documentée, érudite, fouillée, parfois même un peu embrouillée, passant parfois (trop) rapidement du coq à l’âne comme Pierre Assouline sait le faire. Des rappels historiques s’appuyant des entretiens avec des personnalités espagnoles, nombreuses parmi lesquelles j’ai retenu Javier Cercas, et des informations extraites de documentations ou de thèses universitaires, issues de rappels historiques avérés, de paroles ou discours de personnalités comme Franco, de diplomates espagnols, de poètes..la liste est longue. L’auteur nous fait arpenter les traces contemporaines de ces Juifs, dans les villes, les anciennes synagogues devenues églises, les cimetières. Il nous en apprend sur l’Inquisition qui s’attaquait aux catholiques issus de familles d’origine juive… 
Cette plongée dans l’histoire et la culture espagnole est fascinante et parfois drôle, Pierre Assouline n’hésitant pas à faire sourire son lecteur, histoire de le détendre un peu. Ça fait du bien de temps en temps!
Je doute que nombre d’Espagnols connaissent autant de détails et d’anecdotes de l’histoire de leur pays que ces prétendants au retour auxquels on impose de maîtriser la langue, l’histoire et la culture espagnole pour mériter leur naturalisation…
Afin de apprécier plus complètement encore cette lecture, il est important me semble t-il de connaitre un peu ce pays, cette langue, cette culture, ses hommes et femmes.
Impossible de garder en mémoire toutes ces petites touches historiques, impossible de se souvenir de tous ces détails auxquels Pierre Assouline fait référence…la seule chose à retenir sans doute, c’est le fait que cette expulsion des Juifs Séfarades d’Espagne a indubitablement laissé des traces dans l’histoire et la culture espagnole. On a l’impression que cette tâche hante encore la mémoire de cette Espagne, depuis Franco en passant par des auteurs, des universitaires, des cinéastes espagnols et allant jusqu’aux rois contemporains. 
L’Espagne a tenté de réparer ses erreurs, les fautes de ses dirigeants passés en permettant le retour des descendants des Républicains qui l’avaient quittée il y a 80 ans en 1936 et celui des Juifs Séfarades qu’elle avait expulsés il y a un peu plus de cinq siècles…..Magnifique découverte de ce morceau d’histoire.
Que penser de ces autres pays qui n’ont pas encore bougé le petit doigt 80 ans après d’autres crimes touchant là encore d’autres juifs, qui n’ont pas encore fait un signe pour donner la nationalité aux descendants de ces juifs exterminés.
Un signe aux couleurs du drapeau espagnol
Éditions Gallimard – 2017 – 426 pages

Présentation de Pierre Assouline


Quelques lignes

  • « L’histoire des Juifs est pleine de disparus, de revenants, de survivants, et tout cela fait d’excellents fantômes. Cela doit-il être ? Cela est. On ne demande pas à un individu de porter le deuil de tout un peuple, d’autant que certains s’en chargent avec zèle sans que nul ne les en prie. Le vrai tombeau des morts est le cœur des vivants, c’est de Tacite qui n’était pourtant pas séfarade. Voilà ce que j’aimerais dire mais ce n’est pas le jour ni le lieu. » (P. 140) 
  • « C’est l’objet de ce livre : découvrir pour restituer, rendre ce que j’aurai reçu. L’historien Lucien Febvre disait qu’un Français est un bénéficiaire, un héritier, un créateur. Ma vocation me rapprocherait plutôt du but très juif tel que défini par le philosophe Emmanuel Levinas : recevoir, célébrer, transmettre. Bon programme, adopté ! » (P. 169)
  • « Ils sont aujourd’hui un peu moins de vingt mille que leur nom (Valls, Cortès, Bonin, Valleriola, Pico, Segura, Pina, Tarongi, Fortesa, Valenti, Aguiló, Fuster, Martí, Míro) désigne, distingue et marginalise. Mais on n’en parle pas. Les historiens continuent à disputer sur la question de savoir si eux et leurs ascendants n’ont jamais cessé de judaïser en secret. Car si c’est le cas, cela justifierait le mépris de la population locale. De tous les convertis, ce sont eux qui ont souffert le plus longtemps de leur statut. » (P. 200)
  • « On a vraiment le sentiment que cette Espagne intérieure a été délibérément sacrifiée sur l’autel de la modernité. Depuis la chute de Franco, ils se sont tant préoccupés d’aller de l’avant, de ne rien rater de ce que l’avenir leur offrait, de ne pas regarder en arrière quand le passé leur paraissait être un frein au renouveau, qu’ils ont laissé le cœur du pays perdre son âme en se vidant de ses âmes. » (P. 266)
  • « De même qu’un candidat à la conversion au judaïsme doit réintégrer cinq mille ans de passé abrahamique, un séfarade de retour au pays est censé réintégrer des siècles de passé espagnol. Sa mémoire archaïque, alliée à une certaine pratique ou, à tout le moins, à une familiarité sonore, la langue, de même que la cuisine, les mœurs, les réflexes de ses aïeux ; mais il ne s’en est pas moins absenté pendant cinq siècles ; or à distance on vit autrement, surtout si on a absorbé l’humus du pays d’accueil jusque dans ses traditions. Il me faut donc tout récupérer en toutes choses tous azimuts en toutes circonstances. Une paille ! » (P. 284)
  • « La tendresse des séfarades pour leur Espagne si lointainement natale, jamais démentie à travers les siècles en dépit de la mémoire de la catastrophe, comme s’ils ne s’étaient jamais enracinés nulle part depuis, demeure un profond mystère qu’aucune étude, et Dieu sait qu’il y en a eu et des plus brillantes, n’a jamais réussi à mettre à nu. » (P. 417)

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