« L’homme qui aimait trop les livres » – Allison Hoover Bartlett

l'homme qui aimait trop les livresComment, quand on est passionné par la lecture, ne pas être intrigué et forcément intéressé, fortement titillé par cette couverture insolite, et par ce titre ?
Surtout quand on découvre sur la 4 ème de couverture qu’il ne s’agit pas d’un roman, mais d’une enquête d’une journaliste américaine.
Double voyage donc dans le monde du livre et dans le monde de cette Amérique, dans ce monde un peu (beaucoup) fou des Américains…Pas les américains lecteurs, comme vous et moi, non les américains collectionneurs, investisseurs, fascinés par une vieille couverture, par une édition limitée, par un autographe, fascinés par la possession, la collection, les dollars.
Qu’importe le texte du livre !  

La journaliste Allison Hoover Bartlett rencontre en prison John Gilkey, emprisonné pour la nième fois pour vol de livres.
Avec lui, on apprend qu’il ne faut pas confondre livre et lecture, ce sont deux mondes différents. La lecture, chacune de nous sait ce que c’est. Le livre est essentiellement pour nous, le support de nos lectures, de nos évasions de nos découvertes. 
Mais pour John Gilkey, c’est un objet qui a une autre valeur, un objet qu’on peut acheter quelques cents à un libraire proposant des ouvrages anciens, et revendre quelques semaines après dans une salle des ventes plusieurs milliers de $….parce que le libraire ne savait pas ce qu’il avait dans ses rayons…Le livre devient fascinant, devient un objet pour lequel on traversera le pays, quand il est rare, quand il est dédicacé, quand vous avez entre les mains la première édition y compris d’ouvrages qui ont fait notre jeunesse, comme les premiers Harry Potter…ou nos premiers livres illustrés que nous déchirions parfois quand nous avions 3-4 ans…pourvu que leur jaquette papier soit en bon état, et bien sûr d’origine, pas falsifiée. Nous avons eu de l’or en main. 
Ce sont ces livres que Gilkey et d’autres comme lui, débusquent sur Internet, dérobent dans les rayons, amassent dans leurs appartements, ces livres pour lesquels ils sont prêts à tout, pour lesquels ils montent des arnaques, quitte à passer des mois de prison. Alors ils écument les librairies anciennes, les salons professionnels, les salles des ventes, et utilisent tous les stratagèmes possibles pour arriver à leur fin.
Face à eux, des libraires, également passionnés, presque aussi fous qu’eux. Certains connaissent la valeur des ouvrages dans leurs rayons. D’autres beaucoup moins. Certains sont méfiants, d’autres moins. Les plus méfiants s’organisent. L’auteure rencontrera Ken Sanders, Libraire à Salt Lake City et Délégué général de ALAA : Association des libraires de livres anciens d’Amérique…Il organise en utilisant Internet, la chasse des voleurs, la chasse des collectionneurs indélicats, leur identification, permet les échanges d’informations entre eux. 
Certains de ces collectionneurs fous accumulent les livres sans les lire…Allison l’auteure, nous raconte que l’un des ces collectionneurs fous, fut découvert, mort, dans son appartement au milieu de 90 tonnes de livres mettant en jeu la structure du bâtiment. Celui-ci pouvait s’écrouler sous ce poids. 
D’autres utilisent pour leur trafic ebay « le plus grand receleur de l’univers. » , »… devenu la plus grande entité de revente d’objets volés du monde »… selon l’auteure et Ken Sanders . J’y regarderai à deux fois avant d’y acheter, si je le fais un jour.
Amis lecteurs et voyageurs qui vous rendez aux Etats-Unis, vous aurez forcément des sueurs froides si vous avez acheté une babiole souvenir avec votre carte de crédit…Je ne vous en dis pas plus. Vous  apprendrez comment, facilement, on peut utiliser les données de cette carte, à votre insu, anonymement. Ne vous étonnez pas si votre compte est débité frauduleusement plusieurs mois, après votre retour de plusieurs milliers de $, sans possibilité d’identifier votre voleur. En long et en large l’auteure nous l’explique.
Une enquête passionnante et fascinante, dès les premières pages, dans lesquelles nous faisons connaissance avec le « Kräutterbuch » (Herbier) de Hieronymus Bock estimé  entre 3 à 5000 $, pesant 6kg, dont la couverture est en chêne recouvert de cuir de porc. 
On pense « Oui, mais c’est les Etats-Unis, c’est loin, c’est un autre monde…. » et l’auteure nous apprend qu’un français bien sous tous rapports, avec un CV long comme le bras se vit confier en 1841 la mission d’inventaire des manuscrits anciens possédés par les bibliothèques publiques françaises. Jour et nuit il pouvait entrer librement dans ces bibliothèque…il les pilla ! Plus récemment, en 2011 un voleur de livres anciens fut arrêté au Havre en possession de plus de 2000 ouvrages anciens dérobé dans des bibliothèques…Il avait mis 20 ans pour acquérir ces livres.. 
« L’homme qui aimait…. » Non! Ce sont « Les hommes qui aiment.. » Ils sont des centaines, tous aussi fous de livres, aussi collectionneurs, autant passionnés par la possession, ou par le fric. 
« Partir à l’affût, me documenter, écrire donne un sens à ma vie de la même manière que la traque, la compilation, le référencement donne un sens à celle du collectionneur de livres. »  écrira l’auteure. 
Cette enquête journalistique fouillée et érudite nous ouvre les yeux et nous offre une lecture instructive. 
Oui ! le livre ancien est un investissement dont la valeur croît plus rapidement que bien d’autres placements! Alors gardez-les !
Éditions Marchialy – 2018 – 304 pages

Présentation de Allison Hoover Bartlett


Quelques lignes
  • « J’associe toujours l’odeur d’un vieux livre à l’époque à laquelle il a été écrit, comme si son parfum émanait directement du décor dans lequel se déroule l’histoire. » (P. 13)
  • « Les collectionneurs qui évoquent les livres qu’ils viennent tout juste d’acquérir, ou ceux sur lesquels au contraire ils n’ont pas réussi à mettre la main, en parlent comme des don Juan se remémorant leurs conquêtes. » (P. 98) 
  • « Il n’est pas rare d’entendre les collectionneurs tenir des propos qui feraient passer le mot « manie » pour un euphémisme. « Trop peu de gens semblent avoir conscience que les livres ont des sentiments propres, écrit le collectionneur anglais Eugene Field, auteur de -The Love Affairs of a Bibliomaniac- [Les histoires d’amour d’un bibliomane ] en 1896. Mais s’il y a bien une chose que je peux avancer avec conviction, c’est que mes livres me connaissent et m’aiment. Le matin, lorsque je me réveille, j’embrasse ma chambre du regard pour voir comment mes petits trésors se portent et tandis que je leur crie d’un air joyeux : « Bonjour à vous, chers amis ! », ils trônent au-dessus de moi et se réjouissent que mon sommeil n’ait point été troublé  » (P. 99)
  • « Voici le discours qu’il me tint : lorsqu’il entre dans une librairie de livres anciens et lorgne sur les richesses alignées sur les étagères, il les considère comme le bien propre du libraire.  » Les affaires vont bien pour lui ! regarde-moi un peu cette collection! C’est pas normal qu’il demande autant pour un livre. Certains sont estimés à 10 000, 40 000 ou même un demi-million de dollars-tous sont hors de portée. Comment pourrais-je me payer ça? » se demande-t-il alors, indigné. Il les saisit donc simplement de ce qu’il estime lui revenir de bon droit. » (P. 126) 
  • « ….agréable de le tenir entre ses mains et de l’ajouter à sa collection, sans le lire, la lecture était toujours très rare. » (P. 133)
  • « ….le cours des grands classiques de la littérature progresse plus rapidement que les autres marchés financiers depuis les vingt dernières années […] l’investissement sûr que représente une collection de livres anciens. » (P. 144)
  • « L’histoire de Gilkey, celle de Sanders et la manière dont les deux s’entremêlaient m’obsédaient J’essayais encore de comprendre d’où venait la passion de Gilkez, pourquoi il était prêt à mettre sa liberté en péril, et pourquoi Sanders était aussi déterminé à lui mettre la main dessus, pourquoi il prenait des risques qui pouvaient avoir de graves conséquences pour sa librairie. » (P. 237)

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