« Les Tisserands . Réparer ensemble le tissu déchiré du monde » – Abdennour Bidar

les tisserandsOn traiterait de fou et d’inconscient celui qui affirmerait que notre monde tourne rond, sans heurt, sans tension ! Il suffit de considérer notre actualité, les manifestations qui depuis près de 3 mois font la une des journaux télévisés, la violence, l’incivisme, la contestation des institutions…de considérer aussi que dorénavant, il est plus facile de « se parler » au travers de nos écrans par l’intermédiaire des réseaux sociaux….Mais est-ce se parler quand on s’invective, quand on propage des fausses nouvelles et quand on ne se rencontre pas, quand on n’échange pas sur des points de vue différents?  
Est-ce communiquer quand on se parle sans s’écouter ?

Il y a plusieurs mois j’avais eu le bonheur d’assister à une conférence d’Abdennour Bidar donnée dans les locaux de la Médiathèque qui fait mon bonheur; J’avais alors acheté ce livre écrit il y a quelques années, mais il était resté sur une étagère…Je l’avais commencé puis arrêté, pris par d’autres problèmes plus personnels. Je n’avais pas la tête à m’ouvrir aux autres. La crise des Gilets Jaunes m’a fortement incité à le lire, à tenter avec le regard du philosophe de comprendre.
Cette lecture n’est pas facile, plusieurs fois j’ai du relire certains passages, afin de m’en imprégner, revenir en arrière…et prendre encore plus de notes que d’habitude. Et je suis certain qu’une nouvelle lecture m’ouvrirait de nouveaux horizons.
Notre monde va mal, nos sociétés désenchantées n’arrivent plus à communiquer sereinement. Querelles religieuses, pouvoir de l’argent à l’intérieur de nombreuses sociétés, fractures sociales, guerres économiques, repli sur soi, racisme, manque de communication entre les citoyens, sont autant de causes qui fracturent les sociétés occidentales…des fractures qui s’élargissent au fil du temps et de surcroît, de plus en plus difficiles à réparer car « chacun se bat contre les autres pour aller vivre le plus haut possible sur la pyramide sociale… » comme le précise l’auteur.
Abdennour Bidar pense, de ce fait, qu’il est important de recréer les liens traditionnels qui fondent les sociétés humaines. Ceci ne pourra se faire que par un travail personnel de chacun. 
Ces liens traditionnels sont au nombre de trois :
  • Le lien à soi, le lien avec son moi-profond, afin de trouver les raisons, les solutions personnelles permettant d’être bien dans sa peau. Ceci peut se faire par la méditation personnelle. A chacun de trouver sa recette, la méthodologie qui lui convient, celle qui lui permet de sortir de son égocentrisme.
  • Puis le philosophe évoque le lien de coopération, d’ouverture, d’échange et de fraternité avec les autres,
  • Et enfin le lien avec la nature…
Au final c’est le »Cultiver son jardin » au propre et au figuré de Voltaire. Ah ! si nous étions tous comme Ghandi ou Martin Luther King, « tisserands » par excellence ! 
Ce triple lien pourrait même servir de fil conducteur dans l’éducation de nos enfants.
Il analyse avec précision, le rôle parfois néfaste des médias, qui au lieu de chercher à créer du lien, ressassent et passent en boucle tout ce qui va mal dans le monde, tout ce qui fait que l’humanité se déchire :  « Ce faisant, les médias eux-mêmes contribuent à aggraver la situation à cause de l’effet de sidération terrible de ces images sur les consciences ! Voilà comment en toute inconscience on fabrique aujourd’hui des générations de gens qui ne croient plus en rien, des découragés d’avance, des cyniques qui, quand ils ont la chance de ne pas faire partie des damnés de la terre, se replient peureusement sur leur petit pré carré de bien-être privé. » « Le mainstream de l’information reste obsédé par tout ce qui va mal, continuant ainsi à entretenir un climat anxiogène et à répandre la conviction démoralisante d’un désenchantement quasi total du monde humain. Or c’est faux ! Il se passe bien autre chose dans le monde que des crises, de la violence, des catastrophes et des guerres. » 
Ce texte a été écrit il y a 3 ans. Il avait en grande partie pressenti notre actualité…. Il faut cependant reconnaître que de temps en temps, les médias évoquent des hommes ou femmes ayant l’esprit Tisserands, mais si rarement. 
Il est également très critique avec « l’Hydre de l’argent, qui se tapit dans l’ombre, derrière à peu près tous les conflits du monde, et qui livre les masses humaines comme les ressources naturelles aux crocs de ses innombrables têtes prédatrices, prêtes à toutes les exactions pour assouvir leur appétit… » Un ennemi public plus dangereux que le terrorisme islamique, comme il le précise, prêt à détruire la nature. 
Non, ce n’est pas un livre de recettes toutes faites, mais surtout un livre qui permet à chacun de trouver sa propre voie…de faire avec les autres, en s’appuyant sur eux pour certains, ou pour d’autres en les accompagnant. Chacun peut tenter de le faire.
Tous les problèmes, toutes les solutions sont abordés par classe : les jeunes, les demandeurs d’emploi, les retraités, les riches, les pauvres, les scolaires, et j’en passe. Quels liens, quelles passerelles, quelles relations entre eux ? 
Jamais cette possibilité de lien n’est évoquée ! Certes c’est un gros chantier.
Pour ma part, je trouve bien dommage que nos gouvernants, que la presse ne se penchent pas plus sur le bénévolat, notamment celui pouvant être offert par les seniors, et n’en favorisent pas le développement. C’est certainement l’un des moyens permettant de créer des liens entre des générations, de partager des compétences et des expériences acquises avec des plus jeunes ou des plus défavorisés. C’est permettre à des publics qui ne sont pas appelés à se rencontrer de faire un bout de chemin ensemble. Chacun reçoit de l’autre, chacun donne à l’autre. Toute la société aurait à y gagner. Et c’est gratuit ! Donner pour recevoir du mieux-être !
Ce livre est salutaire et pertinent. Il donne quelques clés, mais surtout donne l’envie de s’améliorer, de rejeter tout égoïsme…
« Oui, c’est délibérément un livre étrange, un drôle d’essai de spiritualité politique et un traité de politique spirituelle. » (P. 118)
Je reparlerai prochainement d’Abdennour Bidar. Il m’a séduit.
Éditeur : LLL Les liens qui libèrent – 2018 – Première parution 2016 – 205 pages

Qui est Abdennour Bidar


Quelques lignes

  • « Si la feuille n’a de sa condition de feuille qu’une représentation où elle se distingue de l’arbre, naturellement elle sera effrayée quand viendra l’automne. Elle craindra de se dessécher, de tomber et, finalement, de devenir poussière. Mais si elle saisit réellement qu’elle est elle-même l’arbre dans sa modalité de feuille et que la vie et la mort annuelles de la feuille font partie de la nature de l’arbre, elle aura une autre vision de la vie. » (P. 77)
  • « Nos sociétés conditionnent à l’individualisme et à l’égoïsme parce qu’elles sont bâties comme des pyramides. Chacun se bat contre les autres pour aller vivre le plus haut possible sur la pyramide sociale. Comme sa base est très large et son sommet très réduit, il y a beaucoup d’appelés et très peu d’élus. Plus on monte, moins il y a de places et plus elles sont chères. Tout en haut ne restent que quelques maîtres du monde ! Ce modèle pyramidal – vertical/inégal – est d’essence religieuse. Toute religion en effet est fondée sur ce schéma de relation inégalitaire entre un ou quelques dieux installés dans les cieux et une multitude humaine qui rampe, obéissante et soumise, à la surface de la terre. » (P. 139)

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