« Idiss » – Robert Badinter

Idiss« Il est simplement le récit d’une destinée singulière à laquelle j’ai souvent rêvé. »….écrira Robert Badinter sur la 4ème de couverture du livre….la destinée d’une grand-mère, Idiss, qui a certainement forgé une partie d’une autre destinée, celle de Robert Badinter…
Que d’émotions, que d’humanité dans ces deux destinées…Oui, j’admire cet homme, ses combats, ces engagements, sa culture. Un homme réservé. Tout simplement un Homme, à mes yeux. 
Il m’a ému lorsque j’ai visionné en replay, quelques jours après, l’émission « La grande librairie », et ému lors de cette lecture. Je n’avais pu l’écouter en direct.
Cruauté d’une vie, dans cette Bessarabie qui chassait le Juif, cet Ydishland, qui parquait les juifs, qui les écartait de la culture, et même de l’enseignement, seuls quelques uns pouvant sortir de cette condition de misère. Et pourtant le Tsar, acceptait et même imposait à ces Juifs de faire la guerre pour son compte. 

La France faisait déjà rêver, la France qui fut toujours terre d’accueil, terre de culture, attirait toute cette population d’exclus, fuyant les risques de ces pogroms. Alors Idiss qui aimait la France, et qui eut toujours des difficultés avec sa langue, arriva en France. D’autres Juifs qui acceptèrent par amour pour la France de s’engager pour se faire tuer à la guerre de 14-18…une France qui les avait accueillis quelques années plus tôt.
Robert Badinter se défend d’avoir voulu écrire « une biographie, une étude de la condition des immigrés juifs de l’Empire russe venus à Paris avant 1914″…Et pourtant c’est le première impression que j’ai eu à cette lecture..Il m’a passionné en grande partie pour cela.  Mais avec le recul, après quelques jours pendant lesquels ce livre m’est resté en tête – il l’est toujours – c’est d’abord un livre d’Amour avec un grand A, face à la Haine, avec un grand H. 
Un livre dans lequel ces deux sentiments s’opposent. Amour de personnes humbles pour cette langue française, pour cette France qui les attirait et qu’ils servirent, pour cette France dans laquelle ils s’intégrèrent grâce à une volonté forte et à leur travail. Certains furent des patriotes risquant leur vie dans les moments difficiles…rencontre d’amour et mariage d’amour de ses parents, amour d’un gamin pour cette grand-mère, pour ce père qui disparut dans les camps nazis après avoir aimé la France….. 
Et Haine, passant les frontières et le temps, d’une partie des populations à l’égard des Juifs aussi bien en Bessarabie ou en Russie, qu’en France plusieurs années plus tard, alors que le régime nazi occupa la France. Des nazis trouvant en Pétain et en Vichy des serviteurs zélés qui anticipaient leurs volontés d’écarter les Juifs. La Haine était au pouvoir, à la tête d’un pouvoir qui considérait que « les Juifs sont les rats de l’Humanité », des métèques.
Ce pouvoir mit le papa de Robert Badinter dans un train, « sur ordre de Klaus Barbie, et le déporta au camp d’extermination de Sobibor, en Pologne, par le convoi no 53 du 25 mars 1943. Il n’est pas revenu »…
La vie d’Idiss, jusqu’à sa mort, sert de fil conducteur à ces histoires, à ces destins, à ces douleurs, à ces manques.
A coté de cette haine du pouvoir à l’égard des Juifs, Robert Badinter rappelle l’amour d’une partie importante de la population française pour ces Juifs qui se cachaient, qu’ils cachaient, et la haine d’autres, de ces salauds qui en dénoncèrent, qui s’accaparèrent leurs biens en toute impunité souvent . 
Amour et Haine qui ont sans doute été déterminants dans le parcours de vie de cet homme, de cet avocat. Mais c’est sans doute en partie son secret, amour et haine qu’il mit au service de ses engagements ultérieurs au service de la Justice, allant même contre l’esprit du temps jusqu’à ne pas haïr les assassins. Mais c’est une autre histoire.
J’admirais cet homme, après avoir été ému par l’Exécution il y a plusieurs années (et que je vais relire), et par son discours contre la peine de mort devant les députés. 
Je sais encore mieux maintenant pourquoi cet homme discret est un homme d’amour, un homme de Justice opposé à toute forme de haine. 
Une voix, une conscience qu’il faut lire. 
Éditions Fayard – 2018 – 225 pages

Présentation de Robert Badinter


Quelques lignes

  • « La détestation des juifs n’était pas l’apanage des nationalistes orthodoxes. Elle imprégnait aussi l’administration tsariste. Si l’on tolérait individuellement les juifs qu’on connaissait, les communautés juives étaient rejetées collectivement. Par moments, le mépris tournait à la haine, et les insultes s’accompagnaient de violences physiques. Les juifs, souvent reconnaissables à leur tenue ancestrale, étaient battus, les barbes coupées. Les pogroms5 se déchaînaient dans les ghettos, avec leur cortège d’incendies, de pillages et parfois de meurtres. Quand la vague de violences s’était retirée, les juifs comptaient leurs morts et, silencieusement, montaient en eux la haine de leurs persécuteurs et l’aspiration à une autre existence dans un pays de liberté.. » (P. 24)
  • « La France les avait accueillis, lui et sa famille. Il fallait, à l’heure du péril, combattre pour elle, comme tous les Français avec lesquels il vivait. Il se faisait lire par Charlotte les journaux qui consacraient des pages entières aux opérations militaires. La véracité des informations importait moins que l’effet sur le moral des civils. » (P. 69)
  • « Pour sa part, ce qu’Idiss ressentait profondément à Paris, ce n’était pas d’être étrangère mais d’être illettrée. Le monde de l’écrit lui était fermé. Cette infirmité sociale, s’agissant des filles dans le shtetel, était si commune que bien peu y prêtaient attention. Mais ce qui était supportable à Edinetz, dans la misère générale, devenait cruel à Paris. » (P. 118-9)
  • « Pour mon père, comme pour beaucoup d’immigrés naturalisés, la question se posait toujours : les Français d’origine me considèrent-ils comme un des leurs ? La réponse à cette époque s’avérait incertaine. Dans la vie publique, ligues fascisantes et groupements d’extrême droite clamaient le slogan « La France aux Français ». Les naturalisés étaient qualifiés par eux de métèques. » (P. 147)
  • « Simon Badinter fut arrêté à Lyon, le 9 février 1943, sur ordre de Klaus Barbie, et déporté au camp d’extermination de Sobibor, en Pologne, par le convoi no 53 du 25 mars 1943. Il n’est pas revenu. 
    Sa mère, Schindler Badinter, fut arrêtée à Paris par la police française lors de la rafle du 24 septembre 1942. Âgée de 79 ans, elle mourut dans le convoi no 37 qui la conduisait au camp d’Auschwitz-Birkenau. 
    Naftoul Rosenberg fut arrêté à Paris sur dénonciation, et déporté au camp d’Auschwitz-Birkenau par le convoi no 12 du 29 juillet 1942. Il n’est pas revenu. » (P. 217)

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