« Des orties et des hommes » – Paola Pigani

Des orties et des hommes« Je me suis sentie fière d’être d’un pays où les bêtes ont plus de valeur que tout.« ….
Pia est une gamine d’une dizaine d’années, fille d’émigrés italiens qui conservent religieusement le Journal Officiel qui fit d’eux des français. Une famille d’agriculteurs fermiers, qui vit dans un hameau de Charente, une vie rythmée par les besoins des vaches, qu’il faut mener aux près, traire et soigner. Une vie régentée par le Crédit Agricole qui tient la famille entre ses cordes, entre ses échéances de prêt. Pia cirait les chaussures de Papa quand il devait rencontrer le Directeur de la banque. Ce directeur dont ce « père pauvre et magnifique » avait besoin pour moderniser la ferme…. « Papa dit qu’il a plus de dettes autour du cou que la reine de Belgique de perles à son collier. »

Moderniser, se mettre au niveau, toujours faire plus et mieux, toujours trouver de quoi rentabiliser, être au goût du jour….Certains n’y arrivent pas, et trouvent une corde… « ce gars, il est mort de ses dettes. Encore un qui a coulé dans le trou du Crédit agricole ».
Alors il faudra abandonner la vieille étable, en construire une autre plus moderne…
Cette vie d’amour familial est simple et belle dans cette vieille ferme. Pia, Dora et Valma, ses sœurs parties en pension, Adamo, le frère, et Mila leur autre sœur savent tous depuis toujours cueillir à mains nues les orties, dont on fait la soupe, aider les parents dans les travaux de la ferme, s’occuper des vaches, de la traite, du lait… Alors papa est aussi un peu ferrailleur, afin de mettre un peu de beurre dans les épinards ou plutôt dans ces orties.
Vie simple et laborieuse, dépendant de la pluie et du beau temps et de la sécheresse en cette terrible année où les vaches furent condamnées à manger de la paille, année au cours de laquelle fut inventé cet « impôt sécheresse ». Au fil des années la vie change, s’améliore, les gamines vont au lycée, premières rencontres, premiers amours, l’agriculture s’industrialise, se modernise. Cette modernisation, ce maître mot, cette corde qui tire l’agriculteur, et le pend.
Un grand merci, à celui ou celle qui mit cet ouvrage en avant dans les rayons de la Médiathèque…il ou elle m’a permis de découvrir une auteure qui m’a charmé par son écriture, par ses mots simples mais si vrais et si humains, par ses mots vécus qui laissent transparaître le vécu, par son âme et son évocation d’une vie dorénavant oubliée de tous, une vie que j’ai en grande partie connue, celle de ces troupeaux de vaches rentrées le soir dans leurs étables après avoir traversé le village, et laissé des souvenirs dans les rues, celle de ces vieilles fermes d’Auvergne (en ce qui me concerne) bordées par les tas de fumier, ces vieilles bâtisses abandonnées au profit de bâtiments sans âme, tous identiques, défigurant notre paysage, celle de ces copains de lycées internes avec lesquels nous refaisions le monde dix ans plus tôt…la mixité était encore une chimère, celle aussi de cette angoisse paternelle qui allait, pour son exploitation (artisanale en ce qui me concerne), rencontrer le directeur de banque qui tenait notre vie entre ses mains. 
Dorénavant nombreux sont ceux qui viennent « roder le week-end à la rechercher d’une ruine contre une bouchée de pain »…en Charente comme ailleurs et aujourd’hui dans nos campagnes « Les orties deviennent reines entre l’inhabité et les ruines à la lisière des vivants. »
Paola Pigani, fille d’émigrés italiens nous offre une belle leçon de français et de poésie, une belle re-découverte de notre France rurale, d’un passé oublié, un beau roman familial, authentique et certainement autobiographique dans lequel on perçoit son amour des livres, des auteurs, de la langue française, un amour né sous les couettes de l’internat, où elle découvrait en cachette les auteurs . 

Une auteure à découvrir. 

Éditions Liana Levi – 2019 – 295 pages

Présentation de Paola Pigani


Quelques lignes
  • « Elle m’explique ce qui nous attend quand ça nous tombera dessus. Le rouge entre les cuisses, sur la culotte. Toute la batterie de protections, le camouflage, les fringues qui cachent les bosses sur le derrière. Je l’écoute médusée. Dora, Valma ne m’ont rien dit. C’est normal, tu dois te battre toute seule. » (P. 32)
  • « Papa a gardé la page du journal officiel où on a pu lire les noms de toute la famille. On était fiers, d’être naturalisés. Pasteurisés et immunisés contre les attaques, contre baraquis et macaronis. La télé, heureusement, est dans toutes les maisons et grâce aux publicités, on se fait appeler panzanis, c’est plus joli. » (P. 42)
  • « Les vaches, c’est sérieux, c’est notre gagne-pain, notre rempart. Le seul revenu régulier pour faire des emprunts au Crédit agricole. Acheter un tracteur, entrer dans une coopérative avec les autres paysans de la commune. On ne rigole pas avec ça. Moi, je sens la puissance des vaches au-delà du litrage et de la jauge du tank à lait. » (P. 47)
  • « Je mange des tartines en écoutant Nonna coudre à la machine. La pluie et la vieille Singer vont bien ensemble pour la musique. C’est un jour sans chemin ni jardin pour Nonna. Coudre pour les autres, c’est un métier qui revient de loin, du temps où elle faisait des costumes pour les soldats, du temps de Mussolini. » (P. 91)
  • « J’ai récupéré une robe des Parisiennes, je voudrais qu’elle me la coupe et la refasse à ma taille. En vérité, j’aimerais un vêtement neuf pour une fois dans ma vie. Quelque chose qui me recouvre sans me cacher qui dise que je ne suis ni une fille des champs ni une fille des villes. » (P. 155)
  • « Il y a pire que la sécheresse pour appauvrir les paysans. Le doute. La peur de s’enraciner sur une terre qui peut virer en poussière si on continue à en abuser. » (P. 251)

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