« Beloved » – Toni Morrison

« Beloved »…rares dans doute sont les lecteurs qui n’ont pas lu ce livre…

Dès que j’ai appris le décès de Toni Morrison j’ai repris cet ouvrage, déjà lu il y a bien longtemps. Un besoin de retrouver l’auteure.Impossible, en effet, de rester indifférent face au destin de Seth, face à la détresse de Seth, face au destin de Toni Morrison

Nous avons tous vu, pour ma part, je m’en souviens, c’était dans un livre scolaire, il y a bien longtemps des photos des dessins de ces esclaves dans les champs de coton travaillant, fichus sur la tête, sous le commandement d’un contremaître maniant le fouet…Mon instituteur nous en avait parlé, en cours d’instruction civique ou en cours d’histoire…j’avais 9 ans…..Je vous parle d’un temps que les moins de 40 ans ne peuvent pas connaître….

L’instit qui nous filait des baffes de temps en temps !

Beloved est le livre qui va au delà du travail des esclaves sous le fouet; Beloved donne des sentiments humains à ces esclaves, qui ne sont plus des machines, leur donne des sentiments d’amour et de haine aussi, un livre qui évoque leur sexualité consentie ou imposée, leur vie au quotidien, l’éducation de leurs enfants. un livre qui dévoile également les turpitudes, des maîtres, celles qui se pratiquaient hors des champs, hors des ateliers, celles qui déshumanisaient encore plus ces « nègres ». 

Certes il y avait le fouet, mais aussi le mors, comme celui des chevaux…Il fallait quand même une bonne dose de cruauté, de saloperie morale, de vice pour imaginer de tels supplices, de telles punitions, un tel dressage à l’obéissance, mais ce n’était pas le seul….des sévices rarement évoqués jusqu’alors. 

 Toni Morrison évoque les sentiments de ces esclaves punis, ces esclaves pas du tout maîtres de leur vie. Documentaire, certes mais aussi plongée dans l’âme, dans l’humanité de ces esclaves…dans la cruauté de leurs maîtres.

Non ils n’étaient pas des bêtes ! Capables de sentiments, ils redoutaient la séparation d’avec leurs enfants, qui ne dépendait pas d’eux.Le maître pouvant à tout moment vendre l’enfant, s’en servir de jouet sexuel, le tuer si la liberté le tentait…y compris si l’enfant était le sien, celui issu d’un viol de l’esclave. Nous ne sommes plus dans l’exploitation seule du travail physique, mais dans la déshumanisation totale de ces esclaves.

Alors certains ne veulent pas de cette vie pour leur enfant, une vie qui ne leur appartiendra pas et préfèrent le tuer, l’égorger. C’est ce qu’a fait Sethe avec sa fille qu’elle adorait…une gamine sur la tombe de laquelle elle écrira Beloved. Beloved….le nom d’une femme qui croisera sa vie plus tard et fera remonter à la surface ce passé maudit, les tourments qui hantent sa vie.

Toni Morrison était l’une des descendantes d’esclaves, comme la majorité des Noirs américains…. Elle témoigne de ces turpitudes, imagine les désarrois successifs, les peines morales (et physiques bien sur) qu’ont  du endurer ses ancêtres, ceux qui n’ont peut-être pas vu grandir leurs enfants arrachés très tôt à leur amours, ces ancêtres bâtards peut-être d’un maître libidineux, ces ancêtres qui ont du payer leur liberté, qui ont vu leur conjoint vendu….ces ancêtres qui avaient un cœur, une âme qu’on négligeait. Elle imagine cette vie au quotidien de ces esclaves, hors des champs ou des usines, leur relations…  

Une lecture pas toujours facile, du fait d’allers-retours dans le temps….un souvenir en appelant un autre plus ancien. Mais quel plaisir !

Christian Bourgeois Editeur- 2013 – Traduction : Hortense Chabrier et Sylviane Rué – Parution initiale en 1993 – 380 pages


Présentation de Toni Morrison


Quelques lignes

  • « Les nègres, c’est pas des hommes. » (P. 22)

  • « Interdits de transports publics, poursuivis par les dettes et les « draps fantômes qui parlent » du Ku Klux Klan, ils suivaient les routes secondaires, scrutaient l’horizon, aux aguets du moindre signe, et comptaient de façon vitale les uns sur les autres. Silencieux, sauf pour des échanges de courtoisie quand ils se rencontraient, ils ne s’étendaient ni ne s’interrogeaient sur les chagrins qui les poussaient d’un endroit à l’autre. Inutile de parler des Blancs. Tout le monde savait. » (P. 80)

  • « Les nègres, c’est pas des hommes. » (P. 22) « D’habitude il travaillait le samedi et le dimanche pour rembourser la liberté de Baby Suggs. » (P. 90) « J’espère que sa mort n’a pas été trop dure.Douce comme de la crème.. C’était de vivre qui était dur » (P.17)

  • « Interdits de transports publics, poursuivis par les dettes et les « draps fantômes qui parlent » du Ku Klux Klan, ils suivaient les routes secondaires, scrutaient l’horizon, aux aguets du moindre signe, et comptaient de façon vitale les uns sur les autres. Silencieux, sauf pour des échanges de courtoisie quand ils se rencontraient, ils ne s’étendaient ni ne s’interrogeaient sur les chagrins qui les poussaient d’un endroit à l’autre. Inutile de parler des Blancs. Tout le monde savait. » (P. 80)

  • « D’habitude il travaillait le samedi et le dimanche pour rembourser la liberté de Baby Suggs. » (P. 90)

  • « – Les gens que j’ai vus quand j’étais petite, dit-elle, et à qui on avait mis le mors, avaient toujours l’air fou, après ça. Quelle que soit la raison pour laquelle on le leur avait mis, ça ne pouvait pas marcher, parce que cela mettait une furie là où il n’y en avait pas avant. Quand je te regarde je ne la vois pas. Il n’y a de furie nulle part dans tes yeux. » (P. 105)

  • « Qu’a donc à faire de sa liberté une esclave de soixante et quelques années, qui marche comme un chien à trois pattes ? » (P. 198)

  • « En cet an 1874, les Blancs étaient toujours aussi déchaînés. Villes entières épurées de nègres ; quatre-vingt-sept lynchages en une seule année au Kentucky ; quatre écoles de couleur brûlées jusqu’au sol. Hommes adultes fouettés comme des enfants ; enfants fouettés comme des adultes ; femmes noires violées par la troupe ; biens enlevés, cous brisés. Il sentait la peau, la peau et le sang chaud. La peau était une chose, mais le sang humain cuit sur un bûcher de lynchage en était une toute différente. La puanteur puait. Empuantissant les pages du North Star, la bouche des témoins, se gravant dans l’écriture malhabile des lettres convoyées de la main à la main. Détaillée dans les documents et les pétitions pleins de « considérants » présentés à toute instance juridique susceptible de les lire, elle puait. Mais rien de cela ne lui avait épuisé la moelle. » (P. 250)

  • « Elle n’arrivait pas très bien à lire l’heure à l’horloge, mais elle savait que lorsque les aiguilles se refermaient en haut du cadran tels des bras en prière, elle en avait terminé pour la journée. » (P. 264)

  • « Les esclaves ne sont pas censés avoir des sensations agréables pour eux tout seuls; leur corps est pas supposé vouloir ça, mais il faut qu’ils aient autant d’enfants qu’ils peuvent pour faire plaisir à leurs propriétaires  » (P.291)

  • « Ils lui mettent un collier à trois broches pour qu’il ne puisse pas se coucher et lui enchaînent les chevilles. » (P. 316)

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