« Délivrances » – Toni Morrison

Lula Ann Bridewell est une jeune femme que tout le monde appelle Bride..Une jeune femme Noire, très noire de peau, bien que née de parents mulâtres au teint très très clair, presque blonds….comme de nombreux noirs américains. Au teint si clair que son papa quittera le domicile conjugal, pensant que son épouse l’a trompée…« À la naissance, sa peau était pâle comme celle de tous les bébés, mêmes les africains, mais elle a changé à toute vitesse. J’ai cru devenir folle quand Lula Ann a viré au noir bleuté pile sous mes yeux ».

Sa mère, Sweetness ne l’aime pas et n’éprouve que de l’aversion pour la gamine.

Pas facile de se construire, pourtant Bride réussira à s’imposer, dans un monde difficile, celui de la beauté, des cosmétiques. Monde dans lequel elle a réussi à exercer un poste à responsabilités, et à créer sa propre ligne de produits.

Bride va trouver, dans un hôtel, une femme qui vient d’être libérée de prison. Elle lui a apporté de l’argent, mais a été violemment frappée en retour, au point de devoir se rendre dans un hôpital afin de se faire soigner…Bride avait témoigné contre elle lors d’un procès ou celle-ci était accusée d’actes pédophiles. Toute sa vie Lula Ann a été minée par ce témoignage qui envoya cette femme en prison. Un mensonge lourd de conséquences, pour l’accusé et l’accusatrice. On saura pourquoi !

Un roman qui prend pour cadre l’Amérique contemporaine, ses multiples aspects, superficiels ou plus profonds. .

L’auteure aborde un autre aspect de la négritude, du racisme, mais aussi les problèmes de la culpabilité, du mensonge, des remords, qui minent une vie, l’exclusion due à la couleur, ainsi que les difficultés à se construire quand on est rejeté, y compris par les siens du fait de sa couleur, de sa différence…

Bride devra donc se reconstruire un visage et un corps à la suite des coups qu’elle a reçus, et abandonner donc provisoirement son monde professionnel et croisera d’autres personnages, de milieux très différents, qu’elle n’aurait jamais rencontrés dans son monde du luxe, des personnes qui ne verront pas en elle la Noire, mais la femme, l’amie, la personne à accompagner, à aider, des personnes qui, pour certaines ont vécu d’autres traumatismes. 

Amour perdu, opposition entre dictature des apparences, de la beauté et simplicité de ceux qui refusent ce monde factice, cette société de consommation, un voyage dans une autre Amérique, moins luxueuse, moins factice, au volant d’une belle Jaguar de luxe, qui se déglinguera….

Une traversée qui nous permet de découvrir un autre aspect de Toni Morrison, abordant d’autres profondeurs de l’âme humaine sur fond de négritude. 

Christian Bourgeois Éditeur – 2015 – Traduction : Christine Laferrière – 197 pages


Présentation de Toni Morrison


Quelques lignes

  • « À la naissance, sa peau était pâle comme celle de tous les bébés, mêmes les africains, mais elle a changé à toute vitesse. J’ai cru devenir folle quand Lula Ann a viré au noir bleuté pile sous mes yeux. Je sais que suis devenue folle une minute parce qu’à un moment – juste quelques secondes – je lui ai étalé une couverture sur le visage et j’ai appuyé. Mais je ne pouvais pas faire ça, peu importe à quel point je regrettais qu’elle soit née avec cette couleur terrible. J’ai même pensé l’abandonner à un orphelinat, quelque part. Et puis j’avais peur d’être une de ces mères qui déposent leur bébé sur les marches d’une église. Récemment, j’ai entendu parler d’un couple en Allemagne, blanc comme neige, qui avait eu un bébé à la peau brune, ce que personne n’arrivait à expliquer. Des jumeaux, je crois : un blanc, un de couleur. Mais je ne sais pas si c’est vrai. Tout ce que je sais, c’est que pour moi, la nourrir, c’était comme avoir une négrillonne qui me tétait le mamelon. Je suis passée au biberon dès que je suis rentrée chez moi. » (P. 15)
  • « Ce n’est pas souvent qu’on voit une petite fille noire démolir de méchants Blancs. Je voulais qu’elle sache à quel point j’étais contente, donc je lui ai fait percer les oreilles et je lui ai acheté une paire de boucles : de minuscules anneaux d’or. Même le propriétaire a souri quand il nous a vues. Il n’y avait pas de photos dans les journaux à cause des lois sur la protection de la vie privée des enfants, mais la nouvelle s’était répandue. Le patron du drugstore, qui prenait toujours un air écœuré quand il nous voyait ensemble, a tendu à Lula Ann une barre chocolatée après avoir entendu parler de son courage. » (P. 56)
  • « Il soupçonnait que la plupart des vraies réponses concernant l’esclavage, le lynchage, le travail forcé, le métayage, le racisme, la Reconstruction, la ségrégation, le travail pénitentiaire, les migrations, les droits civiques et les mouvements de révolution des Noirs avaient toutes trait à l’argent. Argent retenu, argent volé, argent comme pouvoir, comme guerre. Où avait lieu la conférence sur la façon dont l’esclavage seul avait propulsé le pays tout entier du stade de l’agriculture à celui de l’âge industriel en deux décennies ? La haine qu’éprouvaient les Blancs, leur violence, était le carburant qui faisait tourner les moteurs du profit. » (P. 128-9)
  • Essayer de comprendre la malignité du racisme ne fait que le nourrir, le rend gros comme un ballon et éminent tandis qu’il flotte haut dans le ciel craignant de retomber sur terre où un brin d’herbe pourrait le faire crever laissant ses selles aqueuses souiller le public captivé tout comme la moisissure détruit les touches de piano à la fois noires et blanches, dièses et bémols pour produire un chant funèbre de sa décrépitude. » (P. 168)
  • « ….combien égoïste et destructible était le fait d’aimer. Refuser les rapports sexuels ou compter dessus, ignorer les enfants ou les dévorer, réorienter les sentiments véritables ou les laisser dehors. La jeunesse était l’excuse à cet amour naïf comme les messages glissés au cœur des biscuits chinois ; jusqu’à ce qu’elle ne soit plus, jusqu’à ce qu’il devienne pure sottise d’adultes. » (P. 176)

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