« Sur les chemins noirs » – Sylvain Tesson

Ma mère était morte comme elle avait vécu, faisant faux bond, et moi, pris de boisson, je m’étais cassé la gueule d’un toit où je faisais le pitre. J’étais tombé du rebord de la nuit, m’étais écrasé sur la Terre »

« ….Cette Terre qu’il avait traversée presque dans tous les sens, qu’il aimait voir défiler sous ses pieds, venait en un dixième de seconde de lui fracasser le corps, de lui briser les jambes, de réduire à néant ses rêves de marcheur

« J’avais pris cinquante ans en huit mètres. » .

Quatre mois plus tard, il quitte l’hôpital, sa paralysie faciale fait peur, sa colonne vertébrale tient le coup grâce à des vis…Tout va de guingois…D’autres se seraient lamentés devant les feuilletons de télé, ou la tête dans des bouquins. Lui choisit, sur les conseils de son médecin, de traiter le mal par la rééducation, par la marche…en traversant la France, depuis la frontière italienne et le col de Vence jusqu’à la presqu’île du Cotentin.

Alors il se lance dans des marches d’une quarantaine de km par jour, des marches qui prennent soin d’éviter routes, autoroutes et villes. Pour cela, il emprunte ces chemins tracés en noir sur les cartes d’état-Major, ces chemins anciens abandonnés depuis, souvent bordés par des ronces, ceux qu’on emprunte en levant les barrières des pairies… ces chemins parfois disparus, labourés au nom des remembrements, ces chemins noirs sur les cartes.

Des chemins qu’on emprunte en refermant les barrières derrière soi, en ouvrant les yeux sur les paysages, en ouvrant son cœur aux rencontres, si rares que chacune en devient importante. Journées solitaires, nuits à la belle étoile, le nez dans les bruyères, et aussi journées en compagnie d’amis de marcheurs qui ont partagé d’autres terres plus lointaines et qui accompagnent sa solitude. 

Ils s’appellent Thomas Goisque ou Arnaud Humann. Quelques jours avec eux, des journées de partage de souvenirs, des journées qu’on imagine également de silence..Et puis ils repartiront, puis reviendront. Sa sœur, l’accompagne également…Des amis utiles surtout le jour où le corps faiblit, que Sylvain tombe en panne, inconscient; et est hospitalisé…

Sylvain nous conte tout le bonheur de cette solitude, le bonheur de parcourir la France qu’on dit profonde, loin des routes, la France qui n’a pas été défigurée. Mais aussi il nous fait partager ses coups de gueule, jetés à la face de tous ceux qui détruisent cette France au nom de la productivité agricole, au nom du tourisme de masse ! Il ne porte pas dans son cœur les commissaires européens, ni ceux qui décident et imposent l’Aménagement du territoire…et l’uniformisation de leurs identités. 

ZUP, ZAD, tracteurs, canons à neige et sable ratissés sur les plages ont remplacé le charme de notre pays, la typicité de territoires ruraux. Les villages se meurent, les hangars agricoles côtoient les fermes traditionnelles acquises par les Anglais, les Hollandais, l’âme traditionnelle de la France fout le camp…Mais au fait que pèse la France dans le monde dorénavant ? Il nous interroge !

Des pages d’émerveillement et de tristesse, d’amitié et de coups de gueule…. Marcher permet de penser, de s’émerveiller, de rêver, mais aussi de s’indigner, de nous émouvoir…

Presque 80 jours de marche, environ 80 nuits la belle étoile, entrecoupées de repos…et des heures de bonheur de lecture et de nostalgie pour nous.

Il a marché et a pu réparer son corps…Et il nous confirme, page après page, que  la marche en avant au nom du modernisme et de la productivité, détruit irrémédiablement nos territoires, et fait perdre à la France qu’il aime une grand partie de son charme, de ses spécificités. 

Oui, il ne porte pas dans son cœur, loin de là, tous ces technocrates européens et ces politiques, responsables de tout ceci!

Je le comprends !


Présentation de Sylvain Tesson


Quelques lignes


  • « Loin des routes, il existait une France ombreuse protégée du vacarme, épargnée par l’aménagement qui est la pollution du mystère. Une campagne du silence, du sorbier et de la chouette effraie. Les médecins, dans leur vocabulaire d’agents du Politburo, recommandaient de se « rééduquer ». Se rééduquer ? Cela commençait par ficher le camp. » (P. 18)
  • « Ces tracés en étoile et ces lignes piquetées étaient des sentiers ruraux, des pistes pastorales fixées par le cadastre, des accès pour les services forestiers, des appuis de lisières, des viae antiques à peine entretenues, parfois privées, souvent laissées à la circulation des bêtes. La carte entière se veinait de ces artères. C’étaient mes chemins noirs. » (P. 37)
  • « Les nouvelles technologies envahissaient les champs de mon existence, bien que je m’en défendisse. Il ne fallait pas se leurrer, elles n’étaient pas de simples innovations destinées à simplifier la vie. Elles en étaient le substitut. Elles n’offraient pas un aimable éventail d’innovations, elles modifiaient notre présence sur cette Terre. » (P. 46) 
  • « La force aveugle de l’époque était cette rapidité avec laquelle elle se débarrassait des vieilleries. » (P. 64)
  • « Comme les rois déments des contes allemands, coiffés d’un chapeau à grelots, abusés par les magiciens, les chefs des États globalisés erraient en leurs palais, persuadés que leurs moulinets de bras redessineraient l’architecture des sociétés hypertrophiées aux commandes desquelles ils étaient arrivés par la grâce des calculs et se maintenaient par la vertu des renoncements. » (P. 80)
  • « Le triple dispositif de l’économie glorieuse, de l’agriculture industrielle et de l’urbanisme triomphant avait été le pompile des campagnes. » (P. 119)
  • « Toute longue marche a ses airs de salut. On se met en route, on avance en cherchant des perspectives dans les ronces, on évite un village. On trouve un abri pour la nuit, on se rembourse en rêves des tristesses du jour. On élit domicile dans la forêt, on s’endort bercé par les chevêches, on repart au matin électrisé par la folie des hautes herbes, on croise des chevaux. On rencontre des paysans muets. » (P. 170)

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