« Souveraine magnifique » – Eugène Ebodé

« Il y a vingt ans, en cent funestes jours et cent horribles nuits d’avril à juillet 1994, un million d’êtres humains a été passé par les armes mais, surtout, par les machettes. »

Armes redoutables entre les mains de voisins avec lesquels les relations étaient, jusqu’alors, bonnes et amicales. 

Mais les voisins appartenant au groupe des Courts, ont un jour pris ces machettes contre les Longs…. une nouvelle guerre ethnique comme le pays en a souvent connu, les Courts ont subitement coupé têtes ou membres de leurs voisins, et se sont accaparés leurs champs, leurs biens. 

Souveraine Magnifique est une rescapée de ces massacres. Souvenez-vous : ce n’était pas le grand amour entre ces ethnies : « Il fallait beaucoup de courage pour vivre dans un milieu où la menace n’était jamais loin, car toujours diffuse et pesante. »

Souveraine assista au meurtre de son père, à l’éventration de sa mère enceinte. Cachée sur l’armoire, la gamine de huit ans a retenu ses cris, alors que Modeste Constellation, leur voisin, cultivateur de manioc et de céréales frappait, coupait…exterminait la famille. 

Il n’était pas le seul, les Courts avaient subitement décidé d’éliminer les Longs, parce que l’avion du Président avait été abattu.

Ce fut le prétexte au déclenchement des massacres. Souvenons nous, tout est vrai.

Souveraine Magnifique est l’une de ces rescapées de massacres commis en 1994 au Rwanda….les Hutus punissaient alors les Tutsi. Souveraine était pourtant l’élève de Mélancolie Constellation, femme de Modeste, une épouse qui, choquée par cette violence, finira folle dans un hôpital psychiatrique.

Pourtant ces ethnies cohabitaient. 

Le narrateur écoute parler Souveraine….tous les prétextes étaient bons pour justifier cette violence, plus de voisins, plus d’amis, non il fallait couper, punir, éliminer et prendre les biens des Longs, le bétail notamment.

Souleymane, un voisin musulman l’a hébergée, au risque d’être lui-même exécuté, et l’a aidée à fuir à travers la forêt.

Elle se souvient de tout, notamment de ce procès inique au cours duquel le voisin, Modeste Constellation, a noyé le poisson, menti, raconté que le chef des miliciens lui avait demandé de tuer la famille Magnifique. Afin ce justifier ses actes, il a cité des noms de personnes décédées qui ne peuvent témoigner et confirmer ses dires….qu’importe, il est maintenant copropriétaire de la vache volée, copropriétaire avec Souveraine, fille de ses victimes, condamnée à s’entendre avec le meurtrier des siens !

Derrière ces morts, cette guerre ethnique, se cachaient des grandes nations, La France, l’Angleterre….les uns parlaient français, les autres parlaient anglais: « Derrière la langue, se camouflent un modèle, des habitudes et des pratiques. Derrière la langue française, il y a la France ! N’a-t-elle pas conduit ici une opération militaire du 22 février au 28 mars 1993, bien avant la saison des coupe-coupe ? Vous souvenez-vous qu’elle fut baptisée Chimère ? »

Des grandes nations qui ont laissé faire…

Réconciliation difficile, paraissant impossible : comment accepter la décision d’un tribunal qui, sous prétexte de réconciliation, impose aux victimes de partager leurs biens avec les tueurs qui les convoitaient? 

Et pourtant c’est une décision pleine de sagesse, celle des anciens…Se parler, vivre aux cotés les uns des autres….

« « Non, je n’ai pas honte de ma vie, mais j’ai quelque chose de pourri au fond de la gorge… »

Éditeur : NRF Gallimard, Continents Noirs – 2014 – 170 pages


Lien vers la présentation d’Eugène Ebodé


Quelques lignes

  • « — Écoutez-moi, monsieur : nous avons été déchiquetés comme de la viande, puis jetés aux chiens affamés. Nous avons été broyés comme des punaises, écrasés comme de la vermine, découpés comme on débite du bois mort, traînés le long des rues et des chemins de campagne, jetés à l’eau comme de la ferraille rouillée et exposés dans les champs comme de vulgaires épouvantails que les oiseaux venaient picorer. Voilà ce qui a été fait ici aux vieillards, aux femmes, aux enfants et même aux fœtus… On a ouvert le ventre des femmes enceintes et enlevé les fœtus qu’elles portaient pour les hacher. Il faut donc dire qui a fait ça. Autrement, à quoi ça sert de nous approcher ? De nous solliciter ? De venir nous faire parler ? » (P. 20)
  • « Nombre d’entre eux portaient des cicatrices au corps et au visage. Elles dataient peut-être de la saison des cadavres qui avait secoué et traversé le pays comme une onde maléfique, abrutissante et d’une monstruosité implacable. » (P. 35)
  • « ….Tous les dix ans comme un hideux furoncle. Elle a d’abord été diffusée sur les ondes de radio, puis le bouche-à-oreille l’a répandue telle une traînée de poudre dans le pays. Voilà comment elle s’est développée. Voilà comment des gens à qui l’on aurait donné le bon Dieu sans confession se sont mis à tuer, ont participé à ces moissons de crânes et de jarrets qui, pendant cent jours et cent nuits, ont semé l’effroi et l’abomination sur nos collines… » (P. 39)
  • « ….le pays me paraît pris entre deux feux : la mort et l’ordre… Le premier, fatalité encore plus imprévisible ici, menace à tout moment. Le second couve un monstre : la dictature. » (P. 110)
  • Permettez-moi de rappeler les quatre points qui ont servi de critères à notre décision : la manifestation de la vérité, l’éradication de la culture de l’impunité, la tenue d’une justice équitable, enfin, le renforcement de l’unité et de la réconciliation entre les citoyens des Mille Collines. » (P. 164) 

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