« Ceux de 14 » – Maurice Genevoix

Il y a quelques jours l’actualité rappelait à notre souvenir Maurice Genevoix et tous ces poilus de 14-18…

..son corps était transféré au Panthéon…

Belle occasion de relire un livre que j’avais découvert en visitant, les sites de Verdun, Les Éparges…il y a bien longtemps de cela..

Je venais de m’y marier, et mon grand-père, « ancien poilu classe 16 » m’avait accompagné, larmes aux yeux d’un village à un autre….les souvenirs qui lui remontaient en mémoire étaient trop lourds à revivre…les copains disparus, ses blessures….

Lui que nous connaissions taiseux voire taciturne, parlait, parlait, n’arrêtait pas, le cœur partagé entre les souvenirs douloureux dans son corps et dans son cœur, entre les copains qui y avaient laissé la vie, les gradés sans âme…et une certaine forme de fierté, cette fierté qui lui permettait de dire « j’y étais ».

Aujourd’hui, chaque village possède son cimetière militaire, croix blanches pour les cimetières français, Stèles béton ou croix noires pour les cimetières allemands….tous fleuris le 11 novembre.

Les larmes aux yeux il revoyait cet abreuvoir à l’entrée d’un village, me disait que « là ils venaient prendre l’eau » . Comble de l’absurdité…c’est aussi là que les allemands venaient et qu’il se rencontraient…sans se battre, sans animosité…simplement des hommes.

Genevois évoque également ces scènes humaines de fraternisation.

Ce texte était mis en avant dans l’un de ces points de vente de souvenirs qui fleurissent dans tous ces sites de mémoire…C’était l’été, il faisait beau et soleil. Il faut avoir parcouru par temps de neige ou de verglas lorrain ces sites- ce que j’avais déjà fait avant cette cérémonie de mariage – pour comprendre, si besoin était, toute l’horreur et la vie de ces jeunes hommes dehors dans la boue, dans la neige…

Au détour d’un bois quelques pierres, « Ici était le village de Fleury devant Douaumont »..

… au détour de ces bois aux multiples entonnoirs , de cette « tranchée des baïonnettes » mise en avant parce que sous terre dormaient à jamais des soldats, baïonnette au canon dans l’attente de l’assaut, soldats enterrés vivants par un obus

…Depuis des salopards sont passés par là et ont volé les baïonnettes…triste monde sans respect.

Ce n’est pas un roman, c’est simplement un témoignage, sans dramatisation, sans aucune recherche de sensationnel…un témoignage humain sans aucun effet de manche sur la camaraderie, l’attente, la peur, le froid, la boue, un témoignage au jour le jour, qui frôle l’ennui parfois, l’ennui de relire du déjà lu, l’ennui que devaient vivre des hommes dehors par tous les temps, l’ennui de ces jours d’attente….des semaines d’ennui, mais demain tout va changer …on doit attaquer, alors on y pense, on dort mal…et le lendemain, les copains disparaissent pulvérisés par un obus, d’autres resteront des heures sous la pluie à attendre les brancardiers…mais tous en sortiront marqués à jamais.

Oui, c’est un témoignage important sans aucune recherche de sensationnalisme sur 18 mois de longue attente et de combats..18 mois interrompus par de graves blessures.« Trop tard : je suis tombé un genou en terre. Dur et sec, un choc a heurté mon bras gauche. Il est derrière moi ; il saigne à flots saccadés. Je voudrais le ramener à mon flanc : je ne peux pas. Je voudrais me lever : je ne peux pas. Mon bras que je regarde tressaute au choc d’une deuxième balle, et saigne par un autre trou. Mon genou pèse sur le sol, comme si mon corps était de plomb ; ma tête s’incline : et sous mes yeux un lambeau d’étoffe saute, au choc mat d’une troisième balle. Stupide, je vois sur ma poitrine, à gauche près de l’aisselle, un profond sillon de chair rouge.Il faut me lever, me traîner ailleurs… Est-ce Sansois qui parle ? Est-ce qu’on me porte ? Je n’ai pas perdu connaissance ; mon souffle fait un bruit étrange, un rauquement rapide et doux ; les cimes des arbres tournoient dans un ciel vertigineux, mêlé de rose et de vert tendre . »

Un livre qui reprend 5 textes parus précédemment : « Sous Verdun », « Nuits de guerre », « Au seuil des guitounes », « La Boue », « Les Éparges »…relu à l’occasion de notre actualité, qui démontre si besoin était tout l’absurdité de ces guerres

Indispensable!

Éditeur : Garnier-Flammarion – 2019 – Parution initiale en 1949 – 945 pages


Lien vers la présentation de Maurice Genevoix


Quelques lignes

  • « Nous ne voyons plus les cadavres, mais ils sont là toujours, au fond des fossés, sur les talus, sur le remblai de la voie. On les devine dans l’obscurité. Si l’on se penche, ils apparaissent en tas confus. Surtout, on les sent : l’odeur épouvantable épaissit l’air nocturne. Des souffles humides passent sur nous en traînant avec mollesse, imprègnent nos narines, nos poumons. Il semble que pénètre en nous quelque chose de leur pourriture. » (P. 102)
  • « Car des vides ont grandi dans nos rangs, que le calme seulement nous permettra de connaître et de sentir. Voici venu le moment où il faut que les vivants se retrouvent et se comptent, pour reprendre mieux possession les uns des autres, pour se serrer plus fort les uns contre les autres, se lier plus étroitement de toutes les récentes absences. » (P. 141)
  • « La boue a pris toutes choses, peu à peu ; elle a enseveli toute verdure, toute joie des yeux, que rebutent également la couleur du sol et la couleur du ciel, l’une d’un brun ocreux et sale, l’autre d’un gris terne et pesant que nulle blancheur n’allège ni n’éclaire. » (P. 289)
  • « Ainsi des blessés furent étendus là, dont les plaintes emplirent l’église mutilée. Le sang des hommes y a coulé, de blessures qu’avait ouvertes la méchanceté des hommes. Des agonisants y ont lamenté leur passion. Mais cette clameur pantelante s’est perdue au vide de la nef, d’où la Guerre a aussi chassé Dieu. » (P. 360)
  • « Depuis des mois, ils étaient les seuls hommes avec qui j’eusse vécu, hommes de toutes classes, de toutes provinces, chacun lui-même parmi les autres, mais tous guerriers sous leurs vieilles défroques aux plaques d’usure identiques, sous le harnais de cuirs ternes, sous la visière avachie des képis – des guerriers fraternels par l’habitude de souffrir et de résister dans leur chair, par quelque chose de courageux et de résigné qui les « incorporait » mieux encore que la misère de leur uniforme. » (P. 555)
  • « …. nos morts tomberont à même la boue : des morts salis rien qu’en tombant… et bientôt même plus des morts, des petits tas de boue, de la boue dans la boue, plus rien… ». » (P. 620)
  • « ….la vie que nous avons vécue, depuis trois mois : un piétinement sur place, dans la gadoue, dans la crotte. Un pas en avant, nous ne l’avons pas fait ; en arrière non plus, d’ailleurs… Les mêmes besognes aux mêmes heures, la même routine de fonctionnaires abrutis et malheureux… Sortir des trous ? C’est ce qu’on pense, là-bas, d’où tu viens. Mais nous… Songe que nous nous sommes habitués à cette vie ; on a peut-être eu tort de nous y maintenir si longtemps. » (P. 651)
  •  (P. 853) 
 
 
 

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