Le ventre des hommes – Samira El AYACHI

« Au Pays du père, à part des dattes trop sucrées, y a que du pain de blé noir, de l’huile amère et des cailloux. Y a rien à faire, rien à manger. »

Sur le présentoir des nouveautés de la Médiathèque cette couverture attira mon regard, ma main…retour en arrière dans les années 70…

Sortant alors de mon Auvergne natale, de sa verdure et de ces monts, je découvrais alors, non pas le Nord et son charbon, mais la Lorraine et ses mines de fer. La Lorraine de celle qui allait devenir mon épouse.

Là, il n’y avait pas cette crasse noire qui colle partout, pas de terril, mais les hommes, les  familles, les maisons étaient identiques, petites et propres.

Ils n’étaient pas maghrébins mais polonais ou italiens d’origine, arrivés là avec les vieux, leurs parents, dans les années 30.

Qu’importe!

La France avait eu besoin d’eux, de ces bras rudes à la tâche, risquant leur vie dans le noir, et de ces femmes restant leur vie entière dans ces maisons proprettes ayant pour seules distractions, les conversations sur le trottoir, les courses, et le marché une fois par semaine.

Quelques mois plus tard, je descendais pour un après-midi de découverte à plusieurs centaines de mètres sous terre. Je m’en souviens encore…et je respecte encore plus ces forçats.

Elle,  Hanna Katib, la narratrice, est arrêtée devant ses élèves par la police qui a « des éléments graves contre elle ». Elle est prof de français et est accusée de terrorisme, son nom est déjà un soupçon.

Pourquoi ?

On le saura bien plus tard.

Non, le livre n’est pas un énième livre sur le terrorisme…ou si peu….un soupçon de terrorisme un peu tiré par les cheveux.

C’est avant tout, ce qui m’en reste plusieurs jours après avoir fermé ce livre, peut-être du fait de ce passé personnel, un livre sur l’immigration, l’intégration de ces hommes, rudes à la tâche, l’intégration de ces familles, de ces enfants de la deuxième génération.

Ces hommes verront disparaitre tout ce qui faisait leur vie, verront cette mine dans laquelle ils risquaient leur vie fermer ses chevalets. Ces hommes ne descendront plus!

Ces familles vivaient dans ces logements propriété de la mine, des logements attribués  selon leur situation au fond, porions ou ouvriers, et aussi selon leur situation personnelle, le nombre d’enfants. Logement au confort différent, bac en zinc à époque, WC à l’extérieur, jardin de taille différente…toute la hiérarchie du fond se retrouvait en surface, dans des rues d’ouvriers, dans des rues de porions et une, la rue principale aux grilles hautes et aux maisons vastes et cossues où logeaient les directeurs.

Germinal, lu par la gamine, était encore d’actualité dans les années 60-70.

La France et le Maroc avaient signé des accords de retour définitifs au Maroc… le père de Samira El Ayachi et sa famille restèrent en France.

Tous, dans le Nord, les Cévennes ou la Lorraine aimaient leur mine, qui avait brisé leur corps et bouché leurs poumons, qui avait tué des copains.Ailleurs, mais c’est mon histoire, celle de ma famille….dans ce gros bourg de Lorraine, alors que tous étaient à table, vivant leur retraite dans la douleur de leurs dos cassés, un grand boum fit vibrer leurs vitres et les fit sortir…les actionnaires avaient décidé de faire disparaitre toutes les traces du passé : le chevalet et les bâtiments venaient d’être dynamités…en quelques secondes, hypocritement, en cachette.

Le minerai venu de Mauritanie ou d’ailleurs était plus rentable.

Mon beau-père et tous ces hommes rudes à la tâche pleurèrent, ce jour là.

J’eus cette lecture, je retrouvais cette émotion, dans l’écriture de Samira El Ayachi, sans doute du fait de mon passé, de ces jours et nuits passés en Lorraine. J’avais cette attente, je recherchais ce Germinal moderne,  qui avait attiré ma main dans cette médiathèque.

Je l’ai trouvé.

Ma lecture fut sans doute  faussée par ce vécu personnel :  je ne fus pas convaincu par le reste de l’histoire, par ce terrorisme, un peu trop mis à toutes les sauces.

Éditeur : L’Aube – 2021 -350 pages


Lien vers la présentation de Samira El Ayachi


Quelques lignes

  • « Vous savez pourquoi vous êtes ici ? Pièce d’identité s’il vous plaît. Alors, vous ne voyez toujours pas ? Vous devez le savoir puisqu’on a reçu quinze coups de fil de parents en une heure. Nous avons alerté la DGSI. C’est la procédure. Madame, je viens de vous dire que nous avons des éléments graves contre vous. Je vous invite à coopérer, tout se passera bien. » (P. 15)
  • « On est préservés des disputes parce qu’elles se font dans l’autre langue. La double langue agit comme un joint d’étanchéité. » (P. 39)
  • « J’apprends à être bonne élève sans faire de désordre autour de moi, sans déranger, sans faire de bruit, en me coulant dans le fluide du jour, à couler comme du beurre chaud, et ça devient comme un rituel de faire ça. » (P. 51)
  • « Pourquoi on a besoin de tant d’énergie dans un monde si fatigué ? J’entends le mot crise, crise, crise. Depuis que je suis enfant, je n’entends qu’un seul mot autour de moi : crise. D’ailleurs ma famille la conjugue en arabe. N’crisi. N’crisou. Une poignée d’hommes dépressifs et qui regardent le monde avec des yeux sombres ont dégouliné sur nous. Pour une partie d’entre nous, ce malaise français s’est additionné à la mélancolie arabe. Et ça fait double crise. » (P. 99)
  • « Ces mêmes hommes immigrés, en train de pointer du doigt les zones de non-droit du pays d’accueil, avec les outils démocratiques, les immigrés qui font une leçon de démocratie à la gueule de la démocratie, rappellent les règles inaliénables de la République, les émigrants plus républicains que la République même.. » (P. 259)
  •  
  • « Il est une douleur plus forte encore que d’être plus pauvre que les autres. C’est d’être vue comme miséreux par ces gens-là. Et petit à petit par soi. (P. 326)

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