« Mississippi Solo » – Eddy L. Harris

« Si j’ai pu le faire, n’importe qui peut le faire. »….dernière phrase du livre..

«N’importe qui » !!!

Je n’en suis pas du tout certain, car il fallait une bonne dosse de courage, d’inconscience diraient certains, pour s’attaquer au Mississipi que nous décrit Eddy L.Harris, un trajet « de là où il n’y a pas de Noirs à là où on ne nous aime toujours pas beaucoup. »

« D’autres urluberlus ont tenté des expériences comparables de descente » dit-il…lui a réussi ! Et pourtant que de fois eut-il l’envie de tout laisser tomber, d’abandonner !

Il avait 30 ans, c’était son rêve, dompter ce monstre et nous le faire connaître..nous ne le connaissons souvent que par ces images en noir et blanc de ces vieux westerns des années 50-60, des images servant de décors à ces films de nos jeudis après-midi…on voyait alors un fleuve large qui nous paraissait calme, pendant les quelques secondes du plan…

La vérité est toute autre! Elle est en partie également dans images de trappeurs descendant le fleuve sur leur canoë en bois, en évitant les remous traitres .  

On ne peut y voir que l’exploit sportif d’un homme qui réussit cette descente dangereuse depuis le Lac Itasca jusqu’au Golfe du Mexique…. Certes cet aspect  est indéniable, mais ce serait bien trop réducteur de n’y voir qu’une performance sportive.

Ce n’est pas sur cet unique aspect que ce livre doit être apprécié.

C’est d’abord une leçon de géographie, qui nous fait découvrir ces rapides dangereux ces États américains traversés, et cette mentalité qui évolue au fil des étapes, au fil des Etats traversés, depuis le Nord où les Noirs sont peu nombreux, jusqu’au Sud où certains aimaient enduire de goudron certains Noirs qui croisaient leur chemin avant de les couvrir de plumes, pour les punir…rappel de cette mentalité et de cette histoire de l’Amérique…une peur ressentie parfois par Eddy L. Harris, une peur qui semble ancrée dans cette âme noire, et que d’autres que lui doivent également ressentir…Peur et regards racistes qui s’accroissent au fil de la descente.

..Peur due également aux monstres qui utilisent cette voie d’eau, remorqueurs énormes tractant ou poussant des barges aux côtés desquelles le canoé a la taille d’une allumette, notamment lors des passages dans ces écluses aux parois verticales de béton, de plusieurs dizaines de mètres de haut.

Que de travail humain pour dompter ce fleuve et le rendre navigable !  

Leçon de géographie également, pour nous faire apprécier d’autres aspects, d’autres images de ce fleuve, des images évoluant au fil de la descente, depuis ces rapides dangereux et violents. Gigantisme de ce fleuve de plus de 3800 km paraissant apaisé mais cachant parfois des remous traitres et mortels, de ce fleuve pouvant monter de 15 m à certains endroits, lors de crues…  

Et surtout rencontres humaines, amicales souvent mais parfois bien moins…une autre découverte de l’Amérique profonde, raciste parfois.

Une approche humaine également, faite de rencontres au fil de l’eau, toutes différentes au fil du fleuve depuis ces chasseurs, jusqu’à ces volontaires qui lui donnent un coup de main ou l’hébergent, en passant par ces capitaines de bateaux créant des vagues de plus de 3,5 m lors de leur passage, qui acceptent de le prendre à bord, sans oublier ces rencontres dans les ports…il y eut tant de personnes intriguées par Eddy et son voyage

« Montre-moi ce fleuve qu’on appelle le Jourdain,

Ce vieux fleuve que je languis de traverser.

Sacré bonhomme de fleuve, sacré bonhomme de fleuve,

Il doit bien savoir quelque chose,

Mais il ne dit rien,Il suit simplement son cours,

Il coule imperturbablement. »

……Quelques vers traduits et extraits de cette chanson mythique Ol’ Man River écrite par Oscar Hammerstein.

Laissez-vous porter par le canoé de Eddy L. Harris, par ses rencontres….par sa volonté. Il nous rappelle qu’il renouvellera cette expérience trente ans plus tard, ce qui donnera lieu à l’écriture d’un autre livre..Je reparlerai certainement de lui afin d’évoquer cette deuxième descente du Mississipi….et cet autre titre.

Éditeur : Liana Levi – Traduction par Pascale-Marie Deschamps – 2020 – 328 pages


Lien vers la présentation de Eddy L. Harris


Quelques lignes

  • « Le fleuve s’est emparé de mon imagination dans ma jeunesse et en l’a jamais lâchée. Aussi loin que je m’en souvienne, je voulais en faire partie autant qu’être un héros, robuste, courageux et infatigable comme lui, occupant une telle place dans la vie et le monde qu’on ne pourrait m’ignorer ou m’oublier. » (P. 10)
  • « L’envie est le carburant des convictions. » (P. 18)
  • « Je veux vivre mes propres aventures, mes épreuves et mes triomphes – mes échecs, même. » (P. 45 ) 
  • « Je regarde le Mississippi et j’y vois le symbole de l’Amérique, la colonne vertébrale d’une nation, un symbole de force, de liberté et de fierté, de mobilite, d’histoire et d’imagination. » (P. 45)
  • « Voyager, c’est désormais retrouver un chez-soi loin de chez soi. » (P. 46)
  • « Je n’aime pas cette peur qui me ronge et me souffle d’abandonner. Je n’aime pas du tout la peur. » (P. 53)
  • « Sans doute est-ce cela que je recherche : à comprendre le fleuve et, grâce au miroir de l’amitié, à me comprendre moi-même, et grâce à cette unité particulière qu’il offre, à mieux voir les choses. » (P. 91″
  • S’attaquer au noyau dur du racisme américain est certainement plus facile face à quelqu’un ; à grande échelle, en revanche, l’entamer est aussi laborieux que de sculpter du granit. » (P. 98)
  • « Par naïveté, j’ai manqué la révolution. Par chance, j’ai échappé aux inégamités et aux carences.. Je me suis forgé la conviction  que ma vie dépendrait de moi seul. » (P. 136)
  • « La solitude peut être rude, mais elle peut-être belle en même temps. Et à quel point elle est belle; vous ne pouvez pas le savoir tant que vous n’avez pas retrouvé la ville et le compaagnie des gens. Pas les gens à temps partiel dont la vie croise la vôtre, mais ceux qui en jalonnent le cours. Ceux-là définissent votre vie plus précisement et, d’une certaine manière, vous leur êtes davantage redevable. » (P. 176)
  • « Et elle est là, la mort qui me regarde droit dans les yeux, m’éclaboussant de sa vase, s’acharnant à me dégouter et à me faire lâcher prise. Mais pas cette fois. Coule-moi, noie-moi, mais tu ne me feras pas peur. » (P. 319)

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