« Ces féroces soldats » – Joël EGLOFF

« Même si le mot t’est encore inconnu, à dater de ce jour et pour le restant de ta vie, comme cent trente mille autres, désormais tu es un «Malgré-nous» » (P. 92)

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Difficile de compter les ouvrages ayant pour cadre la 2 ème guerre mondiale. Romans, livres à caractère historique, collaboration, contexte politique, débarquement, camps de travail ou de concentration….etc. Nombreuses sont les approches prises par ces auteurs, qu’on ne compte plus….
Et chacun de nous lecteurs, peut de mémoire en citer quelques uns. Mais il y en a tant !
Nazisme, collaboration, résistance, sur fond d’amour parfois ou non….les approches sont nombreuses et finalement, nous avons souvent l’impression de relire ce qu’on savait déjà, et en partie, de ne rien découvrir. Bref d’avoir perdu du temps dans une lecture qui ne nous a pas apporté grand-chose !
Sentiment tout à fait différent avec ce titre, lu d’une traite. En ce qui me concerne !
Enfin une découverte !
Certaines parties de notre territoire, L’Alsace et La Lorraine sont historiquement des terres de tension entre France et Lorraine… des terres impossibles à partager !
En 1870, en 1914, on chantait déjà « Vous n’aurez pas l’Alsace et la Lorraine »…et pendant 60 ans ce chant était enseigné sans doute dans les écoles. Territoires français pour un temps, repris pour devenir allemand, quelques décennies après, puis…Des territoires et hommes brinquebalés selon les décennies au gré des victoires et des défaites..
Les populations de ces territoires contestés de part de d’autre, étaient allemands pour un temps puis redevenaient français, à l’issue de la guerre suivante…1870, 1914, 1945…Ce n’était pas le grand amour entre ces deux peuples !
Au gré des périodes, des années, les habitants furent français puis allemands puis redevenaient français…
L’auteur évoque la dernière période, celle s’étirant de 1939 à 1945,…Un aspect familial et un aspect historique…deux aspects, deux approches qui, en se percutant, furent sources de tensions morales et familiales ! Fortement dérangeant
La famille française de l’auteur parlait le « Platt », un dialecte local pourtant bien plus proche de l’allemand que du français. Aussi quand la deuxième guerre mondiale fut déclarée et au fur et à mesure de l’avancée et de l’occupation allemande, ce territoire devint plus allemand que français…Et les hommes en âge de faire la guerre, furent donc enrôlés de force dans l’armée allemande…certains comme bidasses classiques, mais d’autres furent forcés de porter des sinistres uniformes noirs à tête de mort, ceux des SS !
Ce fut le cas de son père !
Des « malgré-nous » qui n’eurent pas le choix, qui firent toutes les batailles sous ces sinistres uniformes noirs!!! Engagés dans toutes la batailles et toutes les saloperies imposées.
Ce fut le cas de son père qui fit l’aller-retour jusqu’en Russie à l’occasion de cette guerre…
Un père qu’il ne défend pas, qu’il n’accable pas non plus. Un « Malgré Nous » enrôlé de force. Un homme qui n’eut pas le choix. Il y en eut tant d’autres comme lui. Il fit la guerre du mauvais côté et jamais ne sera un héros admiré.
Dérangeant…mais pouvait-il faire autrement… A-t’il tué, s’est-il sali les mains et l’âme? La réponse viendra…Une réponse dans les dernières pages.
L’auteur préoccupé sans doute par l’attitude de son père pose publiquement la question et s’interroge  :  « Peut-on vraiment faire la guerre sans jamais tuer quelqu’un ?»
Il apporte la réponse…chiffres en main ! Sourire !
Une lecture qui n’a pu laisser indifférent le lecteur que je suis .
La découverte de cet auteur m’incite à mieux le connaître. J’espère en reparler prochainement


Lien vers la présentation de Joël Egloff


Quelques lignes

  • «Chaque fois que les Allemands passaient par là, ils déplaçaient la frontière un peu plus loin vers l’ouest , au prétexte que c’était là qu’elle aurait dû se trouver depuis toujours. Tout naturellement, on devenait allemands. A la fin de la guerre ; ou à la suivante, on leur demandait de tout remettre en place comme avant, et on leur faisait promettre de ne plus jamais recommencer. Et l’on redevenait français. » (P.14)
  • « Tu es un enfant de la « Zone rouge ». Tu as grandi à l’étroit entre la ligne Maginot et la frontière, coincé entre deux pays, deux langues et deux guerres. » (P. 21)
  • « Si les hommes n’ont pas été mobilisés, ou s’ils n’ont plus l’âge d’être soldats, s’ils ont trop d’enfants à nourrir pour aller mourir au front, alors c’est ici qu’ils feront la guerre, en creusant les profondeurs de la terre pour en extraire du charbon. Du charbon pour les hauts-fourneaux et les forges. Les forges pour les canons. L’immuable rengaine. » (P. 34)
  • « Ils étaient déjà là avant leur arrivée, ces trous. Ils ont toujours intrigué Maman. Maintenant seulement elle comprend toute leur utilité. Lorsqu’elle se retrouve, au sous-sol, blottie contre ses sœurs, dans la pénombre, elle se dit que c’est une bonne idée. On se sent moins seul. Solidarité des trottoirs, en surface, et solidarité des caves, sous terre. Comme à la mie, tous dans la même galerie, tous dans la même galère.On partage la menace des bombes, comme on partage celle des coups de grisou. On partage sa peur, surtout, mais les parts ne sont jamais égales. » (P. 58)
  • Ce qu’elle garde en mémoire, ce sont ces routes encombrées de somnambules, ces flots de gens et de véhicules. Elle se rappelle ces visages défaits, ces yeux rougis, et ce vieil homme qui poussait sa femme dans une brouette. » (P. 60)
  • « Vous êtes partis de France et vous rentrerez en Allemagne. Mais peu importe, puisque c’est «chez vous», et «chez vous» c’est plus fort qu’une histoire de frontière. «Chez vous», c’est là où sont nés vos parents et les parents de vos parents. «Chez vous», ce n’est ni l’Allemagne, ni tout à fait la France. C’est à la fois beaucoup plus simple et plus compliqué. «Chez vous», c’est là où vous serez en sécurité. Du moins vous le pensez. C’est votre maison, votre jardin, votre village et votre clocher, ce sont les voisins d’en face et ceux d’à côté, ce sont les mines où vous vous épuisez, ce sont vos champs et vos bêtes, cette vieille outre en chêne qui vous sert de banc les soirs d’été. [..]. Et par dessus tout, «chez vous», c’est votre langue, le platt, que l’on parle ici depuis des siècles. Voilà votre refuge, votre identité. » (P.75-6)
  • « partout l’aigle remplaçait le coq »
  • « Même si le mot t’est encore inconnu, à dater de ce jour et pour le restant de ta vie, comme cent trente mille autres, désormais tu es un «Malgré-nous» » (P. 92)
  • « En dehors des valeurs du Reich, point de salut. C’est ainsi qu’on vous lavait le cerveau, même le dimanche, jusqu’au fond des salles obscures » (P. 95)
  • ‘C’est une bataille hors du temps et hors du monde, des combats sans piété, à travers les plaines et les vallées, à travers les villages, ou ce qu’il en reste, à travers les rues et les ruelles, les jardins et les vergers. C’est une bataille où les forêts volent en éclat sous le feu de l’artillerie. Une bataille, d’un autre temps, où les sapins déchiquetés éclatent en mille fragments de bois acérés, comme autant de flèches mortelles. […] C’est une bataille avec du beau monde, aussi : Capa, Salinger, Hemingway…Pourtant ; tu ne els a pas vus, ni de près ni de loin. On ne te les a pas présentés. Ce n’est pas pour toi non plus, que Marlène Dietrich a chanté. » (P. 178)
  • « La seule chose immuable au-delà des frontières c’était le langage de la guerre. L’ennemi changeait de visage et d’uniforme, mais quel que soit le fusil, quelle que soit la balle, ou la langue du soldat, qui te l’adresserait, le résultat serait le même. Mourir ici, pourtant, serait bien pire encore que d’avoir été tué dans les Ardennes, car jamais tu ne t’étais senti aussi loin des tiens et de leurs pensées. » (P. 193)
  • « Disons qu’il y avait beaucoup, beaucoup de soldats allemands et d’innombrables soldats russes » (P. 198)
  • « …la seule motivation, maintenant, pour bon nombre d’entre vous, c’est de ne pas tomber aux mains des Russes. On ne se bat jamais mieux que lorsqu’il s’agit de sauver sa peau. » (P. 202)
  • « Peut-on vraiment faire la guerre sans jamais tuer quelqu’un ? La réponse est simple, pourtant, mais elle m’est apparue que récemment. Elle est tout simplement mathématique. Il n’y a qu’à faire la différence, pour chaque bataille entre le nombre de soldats engagés et le nombre de victimes à l’issue des combats. Et l’on voit bien, heureusement que chaque soldat ne tue pas un homme, sans quoi il ne resterait plus grand monde sur terre.

« Jacaranda » – Gaël Faye

« Regarde comme la nouvelle classe politique est arrogante et vaniteuse. Elle ne comprend rien, recommence avec l’affairisme et la corruption comme le régime précédent. Sans parler de tous les génocidaires qui ne pensent qu’à reprendre le pays. Nous n’avons pas autant sacrifié pour laisser la place aux incompétents, aux cupides et aux assassins. Les civils ne savent pas que la paix n’est qu’une guerre suspendue . » (P. 80)

Il y a quelques années je découvrais Gaël Faye avec son roman « Petit Pays », qui m’avait fortement remué. Puis à l’occasion d’un nouvel « atelier lecture », l’un de ces ateliers au cours duquel nous échangeons, entre lecteurs, nos coups de cœurs……je fus attiré par la présentation qui fut faite de Jacaranda …le livre rejoignait aussitôt sur ma table de lecture, d’autres ouvrages qui m’avaient attirés un jour…Livres qui comme tant d’autres sont relégués au sommet de la pile, pile qui grandit au fil des jours, livres empruntés à rendre, livres à placer dans des boites à livres, ou livres personnels qui un jour iront rejoindre d’autres ouvrages quand je les donnerai à une bibliothèque de village afin de donner du bonheur à d’autres lecteurs abonnés à cette bibliothèque …

Un livre ne se jette pas, il se donne, se prête…et avec le temps s’oublie….bien souvent. Difficile voire impossible de se souvenir chers amis lecteurs, vous verrez avec le temps que des lectures ont été oubliées…et même que vous empruntez à la bibliothèque ou que vous achetez un ouvrage qui dès les premières pages vous fera dire : « tiens ça me dit quelque chose ».

Oui, l’accumulation des ans est pénible.

J’espère que vous, amis lecteurs et amies lectrices, que j’ai plaisir à retrouver, me pardonnerez ma négligence. L’âge nous fait commettre bien des erreurs….si, si .

Oui ce titre comme « Petit Pays » me prit et me dérangea, ce livre coup de poing revient sur les massacres qui ensanglantèrent le Rwanda.Le Rwanda et les crimes qu’il dur endurer souvent comme bien d’autres crimes de guerre sous d’autres cieux, bien souvent passés sous silence par ceux qui les ont vécus, qui les ont subis.

Difficile de parler des crimes de guerre, sous toutes les latitudes

Et pourtant c’est en parlant qu’on parvient à éviter que les générations futures connaissent de tels drames. Drames que l’on découvre en creusant un peu, en se renseignant. Ainsi, en tentant de déjouer ces silences, on peut parvenir à reconstituer la mémoire familiale de nos anciens qui ont souffert…rares sont ceux qui s’épanchent auprès de leurs des souffrances qu’ils ont dû endurer. Une pudeur qui s’impose à eux. Je l’ai personnellement vécue avec mon grand-père peu loquace sur ses années de guerre de 1916 à 1918. Il pleura le jour de mon mariage, car il avait retrouvé à proximité du lieu de la cérémonie, les tranchées, les trous d’obus dans les forêts de Douaumont. Il avait tenu à profiter de cette occasion pour retrouver par la pensée ses copains de souffrance, ceux qui s’en étaient sortis et les autres, plus nombreux encore mélangés à la boue….une boue gorgée d’ossements

Editeur : Grasset – 224 pages


Lien vers la présentation de Gaël Faye


Quelques lignes

  • « Elle a retiré la dernière compresse et la blessure est alors apparue. Un trou béant, suintant, à la chair rouge vif et au contour sombre. Une incise si profonde que je craignais de voir apparaître un bout de son cerveau. » (P. 35)
  • « Des gamins assis par terre fabriquaient des petites voitures avec du fil de fer, des lanières de caoutchouc et des capsules de bouteilles, quand d’autres, juchés sur le toit, essayaient de faire voler des cerfs volants en sacs plastique. Dans un coin, de jeunes adolescents, torse nu, pratiquaient des exercices de musculation avec des haltères en ciment, moulés dans des boîtes de conserve, d’autres étendus sur des nattes à l’ombre de l’arbre sommeillaient ou sniffaient de la colle » (P. 60)
  • « Système D. Les gosses vont mendier en ville ou bien ils font des petits trafics ? Rien de grave. Puis ils mettent tout ça dans un pot commun que Sartre gère pour la communauté. » (P. 66)
  • « Il affirmait que l’Église du Rwanda s’était rendue complice du génocide, que de nombreux membres du clergé avaient trempé dans les massacres et qu’il ne se voyait pas prier dans des lieux qui avaient servi d’abattoirs » (P. 69)
  • « Regarde comme la nouvelle classe politique est arrogante et vaniteuse. Elle ne comprend rien, recommence avec l’affairisme et la corruption comme le régime précédent. Sans parler de tous le génocidaires qui ne pensent qu’à reprendre le pays. Nous n’avons pas autant sacrifié pour lasser la place aux incompétents, aux cupides et aux assassins. Les civils ne savent pas que la paix n’est qu’une guerre suspendue . » (P. 80)
  • « Ce pays est empoisonné. On vit avec les tueurs autour de nous et ça nous rend fous. Tu comprends ? Fous : (P. 89)
  • « Nous étions une famille aisée car nous possédons des vaches qui nous donnaient du lait. Nous vivons en bonne entente avec nos voisins. On partageait les récoltes et on communiait le dimanche à l’église. Le 7 avril 1994, nous avons appris par la radio que l’avion du président Juvénal Habyarimana avait été abattu.La radio a aussitôt accusé les Tutsi et encouragé la population à se venger. J’ignorais que nous étions tutsi. On n’en avait jamais parlé à la maison, mais je pouvais déceler la peur dans les yeux des adultes. » (P. 125)
  • « Ceux qui nous tuaient étaient des gens que l’on connaissait, nos voisins, nos amis, nos collègues, nos élus. » (P. 126)
  • « Tu sais, l’indicible ce n’est pas la violence du génocide, c’est la force des survivants à poursuivre leur existence malgré tout . » (P. 135)
  • Je revendique le droit à la paresse. Surtout dans une ville où il n’est question que d’opportunités, de business, d’investissements et tout le bla-bla d’entreprise. Même la culture devient marchandise. Si on n’y fait pas gaffe, bientôt les poètes ne réciteront plus que des tables de multiplication. » (P. 153)
  • « Après le génocide, si tu cherchais une maison , il suffisait de rentrer dedans et elle devenait tienne. C’est ce que Sartre a fait. […] Pendant le génocide, Sartre a récupéré cette maison abandonnée par ses occupants pour en faire le refuge d’enfants abandonnés qu’il trouvait sur son chemin, les orphelins comme moi qui avaient survécu et ne savaient pas où aller. Il les cachait, les nourrissait, les soignait. C’est un saint. (P. 171)
  • « Le génocide nous a dé)à enlevé nos familles, pas question que l’on nous vole aussi la mémoire des lieux » (P. 181)
  • « Afin de démontrer scientifiquement leur théorie, des scientifiques belges utilisèrent toutes sortes d’instruments de mesure, comme des craniomètres ou des compas anthropométriques, pour mesurer les nez, les fronts, les oreilles, les bras, les tibias, les mâchoires et déduire des observations sur l’apparence physique la nature profonde de chaque Rwandais et de son groupe supposé. Ainsi, ils décrétèrent que ceux qui étaient grands et minces étaient des Tutsis , et ceux qui étaient petits et trapus étaient des Hutu. Que les Tutsi étaient fourbes et raffinés et les Hutu timides et paresseux. Lorsque le carte d’identité fut introduite et rendue obligatoire pour chaque Rwandais, le roi Mudinga s’y opposa tout comme il refusait depuis toujours de se convertir au catholicisme. L’administration belge et les missionnaires décidèrent donc de le destituer et de l’exiler au Congo belge. » (P. 204)
  • « En 1957, parut le Manifeste des Bahutu, un document qui désignait les Tutsi comme des envahisseurs et des exploiteurs . Avec ce texte, le poison de la division et de l’ethnisme habilement distillé par les colons belges et l’Église devint la prison mentale dans laquelle la grande majorité des Rwandais se laissèrent enfermer et dont ils ne sortiraient plus. » (P. 206)
  • « Tuer un Tutsi ne constituait pas un crime. » (P. 229)
  • « En 1994, les églises sont devenues des pièges mortels » (P. 235)
  • « Il faut se souvenir que les Tutsi ont été tués non pas pour ce qu’ils pensaient ou ce qu’il faisaient mais pour ce qu’ils étaient. Nous devons continuer à raconter ce qui s’est passé pour que cette histoire se transmette aux nouvelles générations et ne se reproduise jamais plus nulle part. » (P. 237-8)
  • « Le cycle de la vengeance est sans fin » (P. 253)
  • « Tu sais ce que je leur reproche le plus à tous ces gens […] C’est d’avoir créé et pour longtemps encore une société de défiance » (P . 261)

Boris Cyrulnik

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