On parle souvent de l'enchantement des livres. On ne dit pas assez qu'il est double. Il y a l'enchantement de les lire et il y a celui d'en parler. (Amin Maalouf – Les désorientés)
« Même si le mot t’est encore inconnu, à dater de ce jour et pour le restant de ta vie, comme cent trente mille autres, désormais tu es un «Malgré-nous» » (P. 92)
Difficile de compter les ouvrages ayant pour cadre la 2 ème guerre mondiale. Romans, livres à caractère historique, collaboration, contexte politique, débarquement, camps de travail ou de concentration….etc. Nombreuses sont les approches prises par ces auteurs, qu’on ne compte plus…. Et chacun de nous lecteurs, peut de mémoire en citer quelques uns. Mais il y en a tant ! Nazisme, collaboration, résistance, sur fond d’amour parfois ou non….les approches sont nombreuses et finalement, nous avons souvent l’impression de relire ce qu’on savait déjà, et en partie, de ne rien découvrir. Bref d’avoir perdu du temps dans une lecture qui ne nous a pas apporté grand-chose ! Sentiment tout à fait différent avec ce titre, lu d’une traite. En ce qui me concerne ! Enfin une découverte ! Certaines parties de notre territoire, L’Alsace et La Lorraine sont historiquement des terres de tension entre France et Lorraine… des terres impossibles à partager ! En 1870, en 1914, on chantait déjà « Vous n’aurez pas l’Alsace et la Lorraine »…et pendant 60 ans ce chant était enseigné sans doute dans les écoles. Territoires français pour un temps, repris pour devenir allemand, quelques décennies après, puis…Des territoires et hommes brinquebalés selon les décennies au gré des victoires et des défaites.. Les populations de ces territoires contestés de part de d’autre, étaient allemands pour un temps puis redevenaient français, à l’issue de la guerre suivante…1870, 1914, 1945…Ce n’était pas le grand amour entre ces deux peuples ! Au gré des périodes, des années, les habitants furent français puis allemands puis redevenaient français… L’auteur évoque la dernière période, celle s’étirant de 1939 à 1945,…Un aspect familial et un aspect historique…deux aspects, deux approches qui, en se percutant, furent sources de tensions morales et familiales ! Fortement dérangeant La famille française de l’auteur parlait le « Platt », un dialecte local pourtant bien plus proche de l’allemand que du français. Aussi quand la deuxième guerre mondiale fut déclarée et au fur et à mesure de l’avancée et de l’occupation allemande, ce territoire devint plus allemand que français…Et les hommes en âge de faire la guerre, furent donc enrôlés de force dans l’armée allemande…certains comme bidasses classiques, mais d’autres furent forcés de porter des sinistres uniformes noirs à tête de mort, ceux des SS ! Ce fut le cas de son père ! Des « malgré-nous » qui n’eurent pas le choix, qui firent toutes les batailles sous ces sinistres uniformes noirs!!! Engagés dans toutes la batailles et toutes les saloperies imposées. Ce fut le cas de son père qui fit l’aller-retour jusqu’en Russie à l’occasion de cette guerre… Un père qu’il ne défend pas, qu’il n’accable pas non plus. Un « Malgré Nous » enrôlé de force. Un homme qui n’eut pas le choix. Il y en eut tant d’autres comme lui. Il fit la guerre du mauvais côté et jamais ne sera un héros admiré. Dérangeant…mais pouvait-il faire autrement… A-t’il tué, s’est-il sali les mains et l’âme? La réponse viendra…Une réponse dans les dernières pages. L’auteur préoccupé sans doute par l’attitude de son père pose publiquement la question et s’interroge : « Peut-on vraiment faire la guerre sans jamais tuer quelqu’un ?» Il apporte la réponse…chiffres en main ! Sourire ! Une lecture qui n’a pu laisser indifférent le lecteur que je suis . La découverte de cet auteur m’incite à mieux le connaître. J’espère en reparler prochainement
«Chaque fois que les Allemands passaient par là, ils déplaçaient la frontière un peu plus loin vers l’ouest , au prétexte que c’était là qu’elle aurait dû se trouver depuis toujours. Tout naturellement, on devenait allemands. A la fin de la guerre ; ou à la suivante, on leur demandait de tout remettre en place comme avant, et on leur faisait promettre de ne plus jamais recommencer. Et l’on redevenait français. » (P.14)
« Tu es un enfant de la « Zone rouge ». Tu as grandi à l’étroit entre la ligne Maginot et la frontière, coincé entre deux pays, deux langues et deux guerres. » (P. 21)
« Si les hommes n’ont pas été mobilisés, ou s’ils n’ont plus l’âge d’être soldats, s’ils ont trop d’enfants à nourrir pour aller mourir au front, alors c’est ici qu’ils feront la guerre, en creusant les profondeurs de la terre pour en extraire du charbon. Du charbon pour les hauts-fourneaux et les forges. Les forges pour les canons. L’immuable rengaine. » (P. 34)
« Ils étaient déjà là avant leur arrivée, ces trous. Ils ont toujours intrigué Maman. Maintenant seulement elle comprend toute leur utilité. Lorsqu’elle se retrouve, au sous-sol, blottie contre ses sœurs, dans la pénombre, elle se dit que c’est une bonne idée. On se sent moins seul. Solidarité des trottoirs, en surface, et solidarité des caves, sous terre. Comme à la mie, tous dans la même galerie, tous dans la même galère.On partage la menace des bombes, comme on partage celle des coups de grisou. On partage sa peur, surtout, mais les parts ne sont jamais égales. » (P. 58)
Ce qu’elle garde en mémoire, ce sont ces routes encombrées de somnambules, ces flots de gens et de véhicules. Elle se rappelle ces visages défaits, ces yeux rougis, et ce vieil homme qui poussait sa femme dans une brouette. » (P. 60)
« Vous êtes partis de France et vous rentrerez en Allemagne. Mais peu importe, puisque c’est «chez vous», et «chez vous» c’est plus fort qu’une histoire de frontière. «Chez vous», c’est là où sont nés vos parents et les parents de vos parents. «Chez vous», ce n’est ni l’Allemagne, ni tout à fait la France. C’est à la fois beaucoup plus simple et plus compliqué. «Chez vous», c’est là où vous serez en sécurité. Du moins vous le pensez. C’est votre maison, votre jardin, votre village et votre clocher, ce sont les voisins d’en face et ceux d’à côté, ce sont les mines où vous vous épuisez, ce sont vos champs et vos bêtes, cette vieille outre en chêne qui vous sert de banc les soirs d’été. [..]. Et par dessus tout, «chez vous», c’est votre langue, le platt, que l’on parle ici depuis des siècles. Voilà votre refuge, votre identité. » (P.75-6)
« partout l’aigle remplaçait le coq »
« Même si le mot t’est encore inconnu, à dater de ce jour et pour le restant de ta vie, comme cent trente mille autres, désormais tu es un «Malgré-nous» » (P. 92)
« En dehors des valeurs du Reich, point de salut. C’est ainsi qu’on vous lavait le cerveau, même le dimanche, jusqu’au fond des salles obscures » (P. 95)
‘C’est une bataille hors du temps et hors du monde, des combats sans piété, à travers les plaines et les vallées, à travers les villages, ou ce qu’il en reste, à travers les rues et les ruelles, les jardins et les vergers. C’est une bataille où les forêts volent en éclat sous le feu de l’artillerie. Une bataille, d’un autre temps, où les sapins déchiquetés éclatent en mille fragments de bois acérés, comme autant de flèches mortelles. […] C’est une bataille avec du beau monde, aussi : Capa, Salinger, Hemingway…Pourtant ; tu ne els a pas vus, ni de près ni de loin. On ne te les a pas présentés. Ce n’est pas pour toi non plus, que Marlène Dietrich a chanté. » (P. 178)
« La seule chose immuable au-delà des frontières c’était le langage de la guerre. L’ennemi changeait de visage et d’uniforme, mais quel que soit le fusil, quelle que soit la balle, ou la langue du soldat, qui te l’adresserait, le résultat serait le même. Mourir ici, pourtant, serait bien pire encore que d’avoir été tué dans les Ardennes, car jamais tu ne t’étais senti aussi loin des tiens et de leurs pensées. » (P. 193)
« Disons qu’il y avait beaucoup, beaucoup de soldats allemands et d’innombrables soldats russes » (P. 198)
« …la seule motivation, maintenant, pour bon nombre d’entre vous, c’est de ne pas tomber aux mains des Russes. On ne se bat jamais mieux que lorsqu’il s’agit de sauver sa peau. » (P. 202)
« Peut-on vraiment faire la guerre sans jamais tuer quelqu’un ? La réponse est simple, pourtant, mais elle m’est apparue que récemment. Elle est tout simplement mathématique. Il n’y a qu’à faire la différence, pour chaque bataille entre le nombre de soldats engagés et le nombre de victimes à l’issue des combats. Et l’on voit bien, heureusement que chaque soldat ne tue pas un homme, sans quoi il ne resterait plus grand monde sur terre.
« Regarde comme la nouvelle classe politique est arrogante et vaniteuse. Elle ne comprend rien, recommence avec l’affairisme et la corruption comme le régime précédent. Sans parler de tous les génocidaires qui ne pensent qu’à reprendre le pays. Nous n’avons pas autant sacrifié pour laisser la place aux incompétents, aux cupides et aux assassins. Les civils ne savent pas que la paix n’est qu’une guerre suspendue . » (P. 80)
Il y a quelques années je découvrais Gaël Faye avec son roman « Petit Pays », qui m’avait fortement remué. Puis à l’occasion d’un nouvel « atelier lecture », l’un de ces ateliers au cours duquel nous échangeons, entre lecteurs, nos coups de cœurs……je fus attiré par la présentation qui fut faite de Jacaranda …le livre rejoignait aussitôt sur ma table de lecture, d’autres ouvrages qui m’avaient attirés un jour…Livres qui comme tant d’autres sont relégués au sommet de la pile, pile qui grandit au fil des jours, livres empruntés à rendre, livres à placer dans des boites à livres, ou livres personnels qui un jour iront rejoindre d’autres ouvrages quand je les donnerai à une bibliothèque de village afin de donner du bonheur à d’autres lecteurs abonnés à cette bibliothèque …
Un livre ne se jette pas, il se donne, se prête…et avec le temps s’oublie….bien souvent. Difficile voire impossible de se souvenir chers amis lecteurs, vous verrez avec le temps que des lectures ont été oubliées…et même que vous empruntez à la bibliothèque ou que vous achetez un ouvrage qui dès les premières pages vous fera dire : « tiens ça me dit quelque chose ».
Oui, l’accumulation des ans est pénible.
J’espère que vous, amis lecteurs et amies lectrices, que j’ai plaisir à retrouver, me pardonnerez ma négligence. L’âge nous fait commettre bien des erreurs….si, si .
Oui ce titre comme « Petit Pays » me prit et me dérangea, ce livre coup de poing revient sur les massacres qui ensanglantèrent le Rwanda.Le Rwanda et les crimes qu’il dur endurer souvent comme bien d’autres crimes de guerre sous d’autres cieux, bien souvent passés sous silence par ceux qui les ont vécus, qui les ont subis.
Difficile de parler des crimes de guerre, sous toutes les latitudes
Et pourtant c’est en parlant qu’on parvient à éviter que les générations futures connaissent de tels drames. Drames que l’on découvre en creusant un peu, en se renseignant. Ainsi, en tentant de déjouer ces silences, on peut parvenir à reconstituer la mémoire familiale de nos anciens qui ont souffert…rares sont ceux qui s’épanchent auprès de leurs des souffrances qu’ils ont dû endurer. Une pudeur qui s’impose à eux. Je l’ai personnellement vécue avec mon grand-père peu loquace sur ses années de guerre de 1916 à 1918. Il pleura le jour de mon mariage, car il avait retrouvé à proximité du lieu de la cérémonie, les tranchées, les trous d’obus dans les forêts de Douaumont. Il avait tenu à profiter de cette occasion pour retrouver par la pensée ses copains de souffrance, ceux qui s’en étaient sortis et les autres, plus nombreux encore mélangés à la boue….une boue gorgée d’ossements
« Elle a retiré la dernière compresse et la blessure est alors apparue. Un trou béant, suintant, à la chair rouge vif et au contour sombre. Une incise si profonde que je craignais de voir apparaître un bout de son cerveau. » (P. 35)
« Des gamins assis par terre fabriquaient des petites voitures avec du fil de fer, des lanières de caoutchouc et des capsules de bouteilles, quand d’autres, juchés sur le toit, essayaient de faire voler des cerfs volants en sacs plastique. Dans un coin, de jeunes adolescents, torse nu, pratiquaient des exercices de musculation avec des haltères en ciment, moulés dans des boîtes de conserve, d’autres étendus sur des nattes à l’ombre de l’arbre sommeillaient ou sniffaient de la colle » (P. 60)
« Système D. Les gosses vont mendier en ville ou bien ils font des petits trafics ? Rien de grave. Puis ils mettent tout ça dans un pot commun que Sartre gère pour la communauté. » (P. 66)
« Il affirmait que l’Église du Rwanda s’était rendue complice du génocide, que de nombreux membres du clergé avaient trempé dans les massacres et qu’il ne se voyait pas prier dans des lieux qui avaient servi d’abattoirs » (P. 69)
« Regarde comme la nouvelle classe politique est arrogante et vaniteuse. Elle ne comprend rien, recommence avec l’affairisme et la corruption comme le régime précédent. Sans parler de tous le génocidaires qui ne pensent qu’à reprendre le pays. Nous n’avons pas autant sacrifié pour lasser la place aux incompétents, aux cupides et aux assassins. Les civils ne savent pas que la paix n’est qu’une guerre suspendue . » (P. 80)
« Ce pays est empoisonné. On vit avec les tueurs autour de nous et ça nous rend fous. Tu comprends ? Fous : (P. 89)
« Nous étions une famille aisée car nous possédons des vaches qui nous donnaient du lait. Nous vivons en bonne entente avec nos voisins. On partageait les récoltes et on communiait le dimanche à l’église. Le 7 avril 1994, nous avons appris par la radio que l’avion du président Juvénal Habyarimana avait été abattu.La radio a aussitôt accusé les Tutsi et encouragé la population à se venger. J’ignorais que nous étions tutsi. On n’en avait jamais parlé à la maison, mais je pouvais déceler la peur dans les yeux des adultes. » (P. 125)
« Ceux qui nous tuaient étaient des gens que l’on connaissait, nos voisins, nos amis, nos collègues, nos élus. » (P. 126)
« Tu sais, l’indicible ce n’est pas la violence du génocide, c’est la force des survivants à poursuivre leur existence malgré tout . » (P. 135)
Je revendique le droit à la paresse. Surtout dans une ville où il n’est question que d’opportunités, de business, d’investissements et tout le bla-bla d’entreprise. Même la culture devient marchandise. Si on n’y fait pas gaffe, bientôt les poètes ne réciteront plus que des tables de multiplication. » (P. 153)
« Après le génocide, si tu cherchais une maison , il suffisait de rentrer dedans et elle devenait tienne. C’est ce que Sartre a fait. […] Pendant le génocide, Sartre a récupéré cette maison abandonnée par ses occupants pour en faire le refuge d’enfants abandonnés qu’il trouvait sur son chemin, les orphelins comme moi qui avaient survécu et ne savaient pas où aller. Il les cachait, les nourrissait, les soignait. C’est un saint. (P. 171)
« Le génocide nous a dé)à enlevé nos familles, pas question que l’on nous vole aussi la mémoire des lieux » (P. 181)
« Afin de démontrer scientifiquement leur théorie, des scientifiques belges utilisèrent toutes sortes d’instruments de mesure, comme des craniomètres ou des compas anthropométriques, pour mesurer les nez, les fronts, les oreilles, les bras, les tibias, les mâchoires et déduire des observations sur l’apparence physique la nature profonde de chaque Rwandais et de son groupe supposé. Ainsi, ils décrétèrent que ceux qui étaient grands et minces étaient des Tutsis , et ceux qui étaient petits et trapus étaient des Hutu. Que les Tutsi étaient fourbes et raffinés et les Hutu timides et paresseux. Lorsque le carte d’identité fut introduite et rendue obligatoire pour chaque Rwandais, le roi Mudinga s’y opposa tout comme il refusait depuis toujours de se convertir au catholicisme. L’administration belge et les missionnaires décidèrent donc de le destituer et de l’exiler au Congo belge. » (P. 204)
« En 1957, parut le Manifeste des Bahutu, un document qui désignait les Tutsi comme des envahisseurs et des exploiteurs . Avec ce texte, le poison de la division et de l’ethnisme habilement distillé par les colons belges et l’Église devint la prison mentale dans laquelle la grande majorité des Rwandais se laissèrent enfermer et dont ils ne sortiraient plus. » (P. 206)
« Tuer un Tutsi ne constituait pas un crime. » (P. 229)
« En 1994, les églises sont devenues des pièges mortels » (P. 235)
« Il faut se souvenir que les Tutsi ont été tués non pas pour ce qu’ils pensaient ou ce qu’il faisaient mais pour ce qu’ils étaient. Nous devons continuer à raconter ce qui s’est passé pour que cette histoire se transmette aux nouvelles générations et ne se reproduise jamais plus nulle part. » (P. 237-8)
« Le cycle de la vengeance est sans fin » (P. 253)
« Tu sais ce que je leur reproche le plus à tous ces gens […] C’est d’avoir créé et pour longtemps encore une société de défiance » (P . 261)
Médecin Psychanalyste et neuropsychiatre né à Bordeaux le 26 juillet 1937
Il a échappé à une rafle en 1942, et perdu ses parents, déportés dans les camps
Son expérience personnelle traumatisante l’a poussé à devenir psychiatre et à publier plusieurs livres qui expliquent comment se défaire des blessures du passé
« J’ai tendance à croire que la dictature est l’avenir du monde, je veux dire qu’elle serait le seul moyen pour l’humanité de se préserver d’elle-même et des dérèglements de la nature, et de se maintenir en vie » (P. 162)
« On parle ici de civilisations et d’empires, des entités apocalyptiques, c’est leur manière de se succéder, il n’y a pas de milieu, les uns doivent s’éteindre avec leurs souvenirs et leurs rêves et les autres tout envahir, l’espace et le temps, jusqu’à l’histoire qu’ils réécriront de fond en comble. » (P. 22)
« Unifier et mobiliser le Moyen Orient par des moyens politiques ou militaires est une gageure, l’histoire sait que ses peuples sont antagonistes, ils se sont toujours combattus et de la pire façon qui soit » (P. 98).
« Je suis moi-même le Juif honni. Je suis mon propre amour, mon propre mépris, ma haine et ma gloire. Mon éternité. Je suis Aaron Tamerlan Munteanu, né le 28 mais 1884 à Galati en Roumanie. Plus de cent trente années ont passé, sans que mon visage, mon corps et mon esprit aient subi la moindre altération »
J’en suis sorti révolté d’une part du fait de cette lecture dérangeante mais aussi, du fait des recherches d’autres sources littéraires sur ce thème, les caricatures moquant les Juifs….. Aujourd’hui encore des tarés sont capables de vendre et d’autres d’acheter plusieurs centaines d’Euro, des éditions de textes sur le thème « comment reconnaître physiquement un Juif ». Ecœurant !
« Nos repas devaient se dérouler dans l’ordre imposé par le règlement, de la soupe au dessert. Et il était strictement interdit de picorer comme bon nous semblait. Le clairon appelant au rata, l’arrivée au réfectoire en rangs militaires, le claquement de mains, les cuillères tous ensemble, les fourchettes tous ensemble, le fruit tous ensemble, le claquement de mains, puis quitter la cantine en rang et en silence. » (p . 113)
…et ce n’est qu’une vexation parmi tant d’autres. Une vexation ou plutôt une règle absurde imposée, coups à l’appui, si nécessaire, à ces gamins regroupés pour une bêtise d’un soir, plus ou moins importante, un vol voire même des coups donnés quelques mois ou années auparavant.
Ils sont là dans un ancien bagne entouré d’un mur de 6 m de haut, dans lequel ces mineurs « délinquants » se préparent aux métiers de la marine, un bateau avec son gréement complet est placé au milieu de la cour pour leur formation , mais ces gamins ne sortent jamais en mer. Il apprennent à réaliser des cordages et s’entraînent à terre sur le bateau !
Tant d’autres règles absurdes parfois sont imposées à ces gamins, souvent voire même toujours privés d’amour et de famille depuis leur naissance….Sinon ils ne seraient pas là !
Ces vexations, nées de l’inventivité des matons sont destinées à dresser ces gamins. Je n’emploie pas d’autre mot, à dessein on ne peut parler ni d’éducation ni de formation !
Ces punitions s’accompagnent de coups et souvent d’un isolement, pour un ou plusieurs jours, dans une cellule crasseuse, froide et humide . Ce sont les lieux qui l’imposent. Ils vivent en effet sur l’île de Belle-île dans un ancien bagne qui accueillit des délinquants adultes bien plus dangereux et mauvais qu’eux. Nombre de ces gamins ont, bien souvent dans leur passé, été privés d’amour parental.
Ces gamins internés dans ce fort sont privés de tout et contraints de vivre dans la froideur et l’humidité des lieux…ils sont sur une ile battue par les vents et sont à la merci de la violence, de la méchanceté et de la bêtise …, le mot connerie serait plus approprié… des surveillants.
Impossible de déroger aux règles absurdes qui ont été établies au fil des années.
Révoltant !
Les incidents se succèdent, mais ce soir de 1934, un incident qui aurait dû rester banal se produit : un gamin ne respecte pas l’ordre imposé..entre le soupe et le dessert…il a mangé son fromage avant sa soupe….coups des surveillants, les gamins se révoltent…le feu couvait depuis bien longtemps. Les gamins se révoltent, les coups pleuvent…et un semblant de calme revient, après des mises au cachot, des coups et des coups…..La seule chose que savent faire les surveillants : cogner, cogner !
Un semblant de calme revient, mais Jules Bonneau, dit La Teigne, un gamin qui n’est pas ménagé par les surveillants reste manquant.
Le méfait qu’il avait commis et pour lequel il était puni et gardé sur l’île est « grave » !!!! : il avait volé trois œufs en 1921 ! Il porte un amour immense à sa mère dont il ne conserve qu’un ruban qui ne le quitte pas. Une privation d’amour qui n’est sans doute pas étrangère à son comportement
Toutes les recherches pour le retrouver restent vaines….
C’est là le début de la partie romancée de l’Histoire. La réalité est plus sinistre : tous les gamins ont été repris.
C’est autour de Jules Bonneau, dit « La Teigne », personnage clé du roman, personnage inventé par l’auteur, le cinquante et unième gamin que le roman se construit. I
Je n’en dirai pas plus ! Un titre édifiant, lu d’une traite.
Ecoeurement garanti. La France des droits de l’homme avait encore bien du chemin à faire !
J’ai oublié de vous dire que l’Histoire avec un grand « H » a enregistré la capture effective des 50 gamins qui avaient « tenté la belle ! » Difficile de quitter une île même assez proche du continent ! Jacques Prévert en a parlé bien mieux que moi….un extrait de son ouvrage PAROLES:
« Loiseau avait repris sa place à l’atelier de couture, là où les caïds viennent choisir leur «petite femme»
« Les récifs, les courants, les tempêtes . On ne s’évade pas d’une île. On loge ses côtes à perte de vue en maudissant la mer. Même si certains ont tenté le coup. » (P. 23)
« Éducation correctionnelle comme ils disent. Ils veulent nous instruire, nous ramener au bien. Pour nous inculquer le sentiment de l’honneur ils nous redressent à coups de triques et de talons boueux. Ils nous insultent, ils nous maltraitent, ils nous punissent du cachot, une pièce noire, un placard étroit, une tombe. Ils nous menacent le jour et la nuit. » (P. 24)
« Pour survivre ici, il faut être en granit. Pas une plainte, pas une larme, pas un cri et aucun regret. Même lorsque tu as peur, même lorsque tu as faim, même lorsque tu as froid, même au seuil de la nuit cellulaire, lorsque l’obscurité dessine le souvenir de ta mère dans un recoin. » (P. 34)
« J’avais été condamné à deux jours de Bal, des Laudes jusqu’aux vêpres. À une journée de «pain sec sans pain» comme disait Le Goff, six jours de pain sec et six jours de cachot. J’ai pleuré tous les soirs, en secret , de colère et de douleur, le visage enfoui dans mes draps. Ils avaient voulu que j’avoue. J’ai nié jusqu’aux larmes. A aucun moment ils se sont dit qu’ils m’avaient peut-être fait courir pour rien, isolé pour rien, affamé pour rien. A part une dénonciation, ils n’avaient aucune preuve conter moi mais il leur fallait un coupable. Ert faire un exemple aussi. » (P. 63-4)
« Mais comme je ne pouvais pas être abandonné à la rue sous peine de vagabondage, la Justice a décidé de m’envoyer en maison de redressement, jusqu’à ma majorité. Ils appelaient ça une Colonie pénitentiaire. » (P. 80)
« Ce jour-là, j’aurais dû être à l’exercice, mais j’ai rejoint un puni. Lui était ligoté au grand mât depuis le matin. Une bagarre entre détenus dans l’atelier des tailleurs. Il avait frappé le surveillant qui avait tenté de s’interposer. L’année dernière, son petit frère en avait eu assez d’apprendre le nœud en huit, le nœud de chaise, le nœud de taquet. Il avait fabriqué un nœud coulant tout simple et s’était pendu à une poutre du réfectoire. » (P. 102)
«….nous qui étions dans l’antichambre des Maisons centrales, de Cayenne ou des bagnes d’Afrique. Les victimes comme Loiseau étaient la monstruosité de ce système » (P. 110)
« Tout devenait possible, alors que rien ne l’avait jamais été. Frapper ceux qui nous avaient battu. Casser les bancs qui blessaient nos chairs, briser les vitres mouchardes, renverser nos écuelles à chien, brûler nos paillasses, enfoncer nos pertes, défoncer les murs des douches que les caïds obligeaient leurs gitons à lécher. Nous n’avions pas pensé à demain. » (P. 131)
« Le Bon Dieu et tous ses saints n’avaient jamais mis le pied à la Colonie pénitentiaire. Pendant les coups de bâton, les tours de Bal, les humiliations, la faim, quand les petits étaient enfouis dans la braguette des grands sans que les gardiens bougent, il était où Jésus » (P. 169
« Pendant la guerre de 1870, les fantassins bretons réclamaient davantage de pain et de vin à leurs officiers pour mieux botter le cul aux Prussiens. Ces soldats ne parlaient pas français. Et c’est en breton qu’ils revendiquaient du bara frais et des pichets de Gwin. Ils scandaient Bara ! Gwin ! Bara ! Gwin ! Prêts à mettre le crosse en l’air. « (P. 253)
« Le maître d’école avait oublié de nous dire que les premiers prisonniers de notre colonie étaient des insurgés parisiens. » (P. 280)