« Le monde commence aujourd’hui » – Jacques Lusseyran

Le monde commence aujourd'huiJ’ai découvert Jacques Lusseyran, grâce au livre « Le Voyant » de Jérome Garcin.
Jacques Lusseyran devenu aveugle total à l’age de 8 ans, poursuivit malgré tout des études normales, fut animateur d’un réseau de résistance, puis déporté à Buchenwald puis auteur, professeur aux États-Unis…

Cet homme qui rencontra Camus, se tua sur la route, comme lui.A partir des expériences de sa vie d’homme, de professeur, de déporté, Jacques Lusseyran nous délivre dans « Et le monde Evernote Camera Roll 20150329 101129commence aujourd’hui » ses réflexions, sa vision du monde, de la poésie, de l’enseignement. 

Un aveugle qui souvent dans ce livre emploiera le verbe « voir », ou des mots en relation avec l’image, avec les couleurs ce qui m’a interpellé : « Je vois Jérémie marchant à travers notre baraque ….il était là et ça se voyait » , « Cette image s’est mise aussitôt à travailler à l’intérieur de moi au point de m’éclairer aujourd’hui comme un phare » , « Le bonhomme Jérémie voyait. Il avait un spectacle dans les yeux mais ce n’était pas celui que nous avions nous »,  « la grosse tête obtuse de Louis, une tête sans expression, avait le pouvoir de ma faire partager , sur le champ, tous ses états d’âme » « Le projet avoué de Jean était de peindre mon visage, et dans mon visage le regard. Quelle expérience pour lui! Mais pour moi quelle aventure! L’homme parmi tous ceux que je connais voit le plus et voit le mieux, allait me peindre, moi qui suis aveugle, à l’instant où je vois » 
On ne peut qu’être troublé par cet homme et par sa vision du monde, par ce qu’il ressent intérieurement. Nous, voyants, nous sommes trop attachés à ce que nous disent nos yeux…Jacques Lusseyran, nous démontre,  qu’il y a une autre façon de voir le monde, les personnes que nous rencontrons. Et ce regard intérieur est beaucoup plus fort, beaucoup plus riche que ce que nous montrent nos yeux « Les vrais yeux travaillent en dedans de nous. Tant pis si le vocabulaire fait défaut, s’il est faible »
Je vais laisser passer quelques temps, garder ce plaisir, ce trouble intérieur provoqués par cette lecture et relire dans quelques mois ce livre…je suis certain d’y retrouver encore plus de richesses…un livre à lire et à relire


Extrait

« Je suis devenu aveugle par accident, alors que je n’avais pas tout à fait huit ans. Complètement aveugle, et définitivement.
Au moins selon les définitions et le vocabulaire de ceux qui ne sont pas aveugles. Car pour moi, il en allait, tout autrement. 
Je voyais encore.
L’opération ne se produisait plus par l’intermédiaire de mes yeux, cela est vrai. Mais elle se produisait.
Elle avait lieu au dedans de moi, dans un espace intérieur qu’il est difficile de circonscrire, mais, après tout, ni plus ni moins que l’espace extérieur.
J’insiste.
Toute chose qui venait à ma rencontre était aussitôt vue, vue et non touchée ou entendue. Elle se dessinait, prenait forme et couleur sur un écran interne.
Et cela, sans que je fisse rien, pour déclencher le phénomène.
Au reste comment aurais-je fait quoi que ce fût, moi qui n’avais encore que huit ans. […]
J’ai constaté bien souvent que la peur d’un homme, sa colère ou sa tristesse me sont déjà visibles, alors qu’elles n’ont pas encore paru au niveau de son corps. 
Je ne suis pas plus malin que les autres.
Je n’ai rien à deviner.
Je vois. Je vois, dans les formes du corps, un démembrement…qui se met en route. Des morceaux entiers de chair, brusquement, reculent, s’affaissent, ou vibrent de façon dissonante. Les couleurs elles-mêmes tournent au rouge, au brun-rouge, elles crient.
Je me détourne. La colère a commencé visuellement , mais sur le visage, dans les gestes,tels que les yeux physiques, les perçoivent, la sérénité règne encore. 
Tout dépend de l’attention. […]
Les vrais yeux travaillent en dedans de nous.
Tant pis si le vocabulaire fait défaut, s’il est faible.
Voir, c’est un acte fondamental de la vie, un acte indéchirable, indestructible,indépendant des outils physiques dont il se sert.
Voir, c’est un mouvement que la vie fait en nous, avant les objets, avant toute détermination extérieure. Avant les objets, et après eux si, par accident, les instruments matériels de la rencontre viennent à manquer.
C’est au dedans de vous que vous voyez.
Si la lumière intérieure ne nous était pas donnée d’abord, et par conséquent les couleurs aussi, les couleurs qui sont la monnaie de la lumière, jamais nous ne pourrions admirer les couleurs du monde.
Voilà ce que je sais après vingt-cinq ans de cécité. »

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