« Le village de l’Allemand ou le journal des frères Schiller » – Boualem Sansal


Le village de l'Allemand
Un livre « Coup de poing » à lire impérativement pour réfléchir sur notre société contemporaine, un livre écrit d’après une histoire vraie par un auteur, Boualem Sansal, censuré en Algérie à cause de sa position très critique envers le pouvoir en place.
Un jeune beur des banlieues, Malrich,  cherchant sa voie, passant de petits boulots en stages, quand il n’est pas au chômage, reçoit en 1997 des mains de la police un journal écrit pas son frère Rachel, qui s’est suicidé. Incompréhensible …: Rachel avait pourtant réussi sa vie, il était blond et cadre dans une grande entreprise, habitait une villa… Tout le contraire de Malrich, jeune beur « typé » vivant au 10ème étage d’une tour de banlieue, chez son oncle…

Ils sont nés tous deux en Algérie, de mère algérienne et de père allemand…ils se nomment Schiller et ont deux prénoms, un algérien et un allemand…. Prénoms qui ont été contractés en Rachel et Malrich. 

La remise du journal de Rachel est une révélation pour le jeune beur Malrich: il apprend que son père, égorgé avec sa mère par le GIA dans les années 1990, était en 1944 officier nazi, tranquillement caché depuis en Algérie, après avoir été exfiltré d’Allemagne et avoir apporté ses compétences aux dictateurs arabes. Il a aussi formé les résistants du FLN lors de la guerre d’indépendance.
Le journal de Rachel raconte d’une part l’enquête qu’il a effectuée sur son père, sur ses activités…Il s’est rendu sur la tombe de ses parents, a rapporté la valise de son père dans laquelle se trouvait son livret militaire, ainsi que ses décorations et insignes de SS. Il était affecté en qualité d’ingénieur chimiste dans les camps, Auschwitz, Majdanek…, il a combattu en France, en Pologne. Son enquête l’a mené en Allemagne, en Pologne, en Autriche, en Turquie, en Égypte, dans les camps, sur les lieux des crimes de son père. Il s’interroge, et porte de plus en plus lourdement sur ses épaules, au fil des pages de son journal, une culpabilité que son père n’éprouvait pas. Rachel va même jusqu’à imaginer la complexité des missions de son père dans les camps, la nécessaire organisation de sa mission, avant d’imaginer le calvaire des déportés. Ne pouvant supporter cette culpabilité, qu’il semble porter sur les épaules et qui n’est pourtant pas la sienne, Rachel fit le choix du suicide.  « Se découvrir le fils d’un bourreau est pire que d’avoir été soi-même un bourreau »
Son frère, Malrich, jeune beur de banlieue, recevra comme un coup de poing le journal de Rachel. Malrich découvre la Shoah, à la suite de cette lecture : « C’est bête à dire, mais je ne savais rien de cette guerre, de cette affaire d’extermination. Ou vaguement, ce que l’imam en disait dans les prêches contre les Juifs…dans mon esprit c’était des légendes qui remontaient à des siècles ». Il va lui aussi décider d’aller en Algérie afin de se rendre compte, et jugera son père : « Un homme phagocyté par le Mal, qui ne se suicide pas, qui ne se révolte pas, ne se livre pas pour réclamer justice au nom de ses victimes mais au contraire s’enfuit, dissimule, organise l’oubli pour les siens, n’a pas le droit à la compassion, à aucune circonstance atténuante.
Et Malrich tiendra également son journal
Si Rachel regardait en permanence vers le passé, Malrich au contact de l’Algérie, des pressions de toutes sortes qu’il reçoit des imams de sa cité, va au contraire analyser sa situation, se rebeller et choisir de se confronter à l’avenir, de se confronter à l’islamisme : « Arrêter l’islamisme c’est comme vouloir attraper le vent …….savoir ne suffit pas, comprendre ne suffit pas. La volonté ne suffit pas. Il nous manque une chose que les islamistes ont en excès et que nous n’avons pas, pas un gramme : la détermination. Nous sommes comme les déportés d’antan, pris dans la machination, englués par la peur, fascinés par le Mal, nous attendons avec le secret espoir que la docilité nous sauvera. »

Pour lui, le nazisme et l’islamisme, c’est du pareil au même. Il faut d’abord tout faire pour changer les cités : « l’imam du 17, il faut lui couper le sifflet avant qu’il ne soit trop tard ». Son regard, qui est en fait le regard d’un auteur paria dans son pays, sur le fonctionnement des cités, sur le pouvoir des imams, sur l’islamisme, ne peut nous laisser indifférents : « C’est facile il suffit de rien, nous n’avons besoin que de nous parler et de tout dire aux enfants. Le reste viendra de lui-même et la misère s’en ira  à toutes pattes, n’ayant pas où s’accrocher ».

L’actualité nous le confirme.

Et la lettre qu’il envoie au Ministre de l’intérieur est un coup de poing que nous prenons en pleine face : « Les islamistes ont colonisé notre cité et nous mènent la vie dure. Ce n’est pas un camp d’extermination mais déjà un camp de concentration, ein Konzatrazîonlager comme on disait sous le 3ème Reich. Peu à peu nous oublions que nous habitons en France, à une demi-heure de Paris, sa capitale, et nous découvrons que les valeurs qu’elle proclame à la face du monde n’ont en réalité cours que dans le discours officiel. N’empêche et malgré toutes nos tares nous y croyons plus que jamais. Tout ce que nous nous interdisons en temps qu’hommes et citoyens français, les islamistes se le permettent et nous refusent le droit de nous plaindre, car disent-ils, c’est Allah qui l’exige et Allah est au dessus de tout. A ce train et parce que nos parents sont trop pieux pour ouvrir les yeux et nos gamins trop naïfs pour voir plus loin que le bout de leur nez, la cité sera bientôt une république islamiste parfaitement constituée. Vous devrez alors lui faire la guerre si vous voulez seulement la contenir dans ses frontières actuelles. Sachez que nous ne vous suivrons pas dans cette guerre, nous émigrerons en masse ou nous nous battrons pour notre propre indépendance » (P. 231)

Je suis sorti fortement remué par la lecture croisée  de ces deux journaux qui méritent des débats, des échanges. 

Je conseille vivement cette lecture. 
Quant à moi je vais poursuivre la découverte de Boualem Sansal en lisant « Gouverner au nom d’Allah ».

Connaître Boualem SANSAL


Extraits
  • « L’étranger n’est étranger que pour l’étranger. Dans l’absolu c’est un homme comme les autres et il ne lui est pas interdit d’aimer Molière et Maupassant »(P. 90)
  • « On pratique au moins 15 langues et autant de dialectes dans la cité, comme dans les camps, on ne les connaît pas pas tous. On fait semblant, on baragouine….les habitants de la cite connaissent Paris, leur capitale, était les parisiens connaissent la cité, leurs banlieues, mais que savent-ils exactement? Rien.  Nous somme des ombres, des rumeurs, les uns pour les autres. Entre eux, entre nous, il y a un mur, des barbelés, des miradors, des champs de mine, des préjugés fondamentaux, des réalités inconcevables » (P. 118)
  • « Foutre un imam au trou, c’est comme introduire un détraqué du bidule dans un pensionnat de filles et se tirer une balle dans le pied. En cellule il te fabrique du kamikaze à la chaîne et par téléphone il te réveille tous les réseaux dormants de France et te les jette dans les rues comme des clous de crevaison » (P. 124)
  • « Arrêter l’islamisme c’est comme vouloir attraper le vent …….savoir ne suffit pas, comprendre ne suffit pas. La volonté ne suffit pas. Il nous manque une chose que les islamistes ont en excès et que nous n’avons pas, pas un gramme : la détermination. Nous sommes comme les déportés d’antan, pris dans la machination, englués par la peur, fascinés par le Mal, nous attendons avec le secret espoir que la docilité nous sauvera. »(P. 131)
  • « Le vrai pays est celui dans lequel on vit….il le disait pour ces émigrés qui se condamnent à rester des immigrés envers et contre tout, ne profitant finalement ni d’un pays ni de l’autre… Ces gens pensent à eux, à leur mort, à la tombe qui les attend au pays, jamais à leurs enfants  qu’ils maintiennent dangereusement suspendus dans le vide » (P. 138)
  • « J’ai pensé à la cité et je me suis dit que nous pourrions la changer. C’est facile il suffit de rien, nous n’avons besoin que de nous parler et de tout dire aux enfants. Le reste viendra de lui-même et la misère s’en ira  à toutes pattes, n’ayant pas où s’accrocher. L’administration sera obligée de nous écouter, elle verra dans notre regard combien nous savons ce que nous voulons, la vérité et le respect. Les islamistes n’oseront plus nous approcher, ils déguerpiront d’eux-mêmes, la tête basse, la queue entre les jambes, la barbe en berne. Le diable les remportera chez lui, il les dévorera et tout sera dit. On tournera la page et on fera une fête du tonnerre de Dieu » (P. 190)
  • « Plus les gens sont pauvres, racistes et plein de colère, plus facilement on les dirige » (P. 197)
  • « Ce n’est pas avec des gens éclairés qu’on commet des massacres, il faut de la haine, de l’aveuglement et un bon réflexe à la démagogie. Toujours à leur naissance les États se construisent avec des fous et des assassins. Ils tuent les bons, chassent les héros, emprisonnent le peuple, et se proclament libérateurs » (P. 197)
  • « Quand je vois ce que les islamistes font chez nous, et ailleurs, je me dis qu’ils dépasseront les ńazis si un jour ils ont le pouvoir. Ils sont trop pleins de haine et de prétention pour se contenter de nous gazer » (P. 222)
  • « Se découvrir le fils d’un bourreau est pire que d’avoir été soi-même un bourreau. Le bourreau a ses justifications, il s’abrite derrière un discours, il peut nier, il peut crâner, revendiquer son crime, que dis-je son ministère, et affronter fièrement la potence, il peut se cacher derrière ses ordres, il peut se sauver, changer d’identité, se construire de nouvelles justifications, il peut s’amender, il peut tout.Mais le fils, que peut-il, sinon compter les crimes de son père et traîner le boulet sa vie durant ? » (P. 243)
  • « La cité n’est plus là même. C’est déjà un camp de concentration, ça en prend le chemin, on meurt à petit feu, on se barricade, on est fiché, surveillé, constamment rappelé au règlement du Lager, la tenue, la longueur des poils, les gestes à faire, les trucs à ne pas faire, les rassemblements quotidiens, la mobilisation générale du vendredi, la fonce aux sermons, les privés et les châtiments publics et pour finir on est enrôlé dans les Kommandos de la mort en partance pour les camps Afghans. Il ne manque que les chambres à gaz et les fours pour passer à l’extermination de masse. Et pas l’ombre d’un juste à l’horizon » (P. 257)

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