« Tristesse de la terre » – Eric Vuillard

Tristesse de la terreMes souvenirs d’enfance mis à mal, mis au tapis. Comme tout gamin j’ai lu des livres sur les aventures de Buffalo Bill… c’était l’un de mes héros de gamin de 10 ans, un héros bien piètre décrit par Eric VUILLARD.

J’avais découvert cet auteur avec « Congo ». Un travail de recherche de la même veine

L’auteur nous présente dans le détail la genèse et le fonctionnement du « Wild West Show » que Buffalo Bill a mis en place aidé par des hommes d’affaires, « la plus grande mystification de tous les temps ». Des indiens survivants de matéléchargement (4)ssacres « considérés comme les débris d’un monde ancien » et sortis de leurs vies, pour simuler deux fois par jour, des combats dans une arène de 18000 places. Ils faisaient partie du spectacle qui necessitait 800 personnes, 500 chevaux, des dizaines de bisons. Le premier parc d’attraction itinérant, qui a traversé les États Unis et l’Europe.  

Un divertissement de masse pendant lequel on sifflait les chefs indiens, on applaudissait les « morts » des indiens, en reconstituant des images (2)batailles. On inventa même pour eux les fameux cris de guerre, que tous les enfants connaissent. « Et ce cri de scène, cette formidable trouvaille de bateleur, ils ne savent pas encore qu’il faudra le pousser sans cesse, dans toutes les mises en scène où on les emploiera à jouer les figurants de leur propre malheur »images (2)
Cette mascarade mensongère fut si efficace, que tous croyaient aux scènes présentées y compris Buffalo Bill qui « deviendra lentement celui qu’il joue » et arriva à croire aux scènes dont il était le héros

Une dénonciation du cynisme de ce peuple américain, de cette fierté américaine, de cette arrogance des immigrants envers les indiens. Un racisme qui ne dit pas son nom. Une dénonciation du showbizz, de ces parcs d’attractions, qui depuis ont fleuri partout dans le monde. Un livre qu’on peut à mon avis transposer dans notre monde, il suffit de changer les noms des parcs , les acteurs, ..et on retrouvera cette même superficialité de ces spectacles….et des spectateurs dans de nombreux parcs.

« Le spectacle tire sa puissance et sa dignité de ne rien être. …point de preuves …..et pourtant au milieu de ce vide bruyant … On va enfin connaître la vérité …….Ce qui est naïf est terrible et ce qui ne compte pas est le plus important » (P. 86-87)

Une écriture agréable et percutante, des photos anciennes : Buffalo Bill bombant le torse, la tristesse des indiens !! ….un livre à ne pas manquer


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Extraits

  • « Mais qui était don Buffalo Bill, créateur et présentateur vedette du Wild West Show? On dit qu’il avait une carrure de bûcherons et des mains d’artiste, des mains très délicates, presque trop fines, ce qui dénote – comme nous l’enseignent les sciences mystérieuses- Une prédisposition à la folie. et toute sa vie en effet, Buffalo Bill Cody connaitra des moments de profond découragement, des déprimes sévères. il avait beau avoir empoché des dollars à la pelle, des salves d’applaudissements, aussitôt le rideau tombé, il se retrouvait seul. Et à peine démaquillé, dans sa vieille grotte de saltimbanque, qu’il éprouvait une horrible angoisse. Devant le miroir, tandis qu’il se peigne mécaniquement, après avoir retiré son Stetson pour la millième fois, il lui arrive d’éprouver un pincement affreux dans la poitrine -comme s’il était tout entier fait de vide. A cette époque le corps de Buffalo Bill était déjà un pur produit de marketing, une sorte de simulacre. On ne sait pas qui se cache derrière cette débauche de publicité. Quant à ce que pouvait penser l’entrepreneur de spectacles, la superstar qu’il était devenu, c’est encore plus difficile à savoir. Il n’est pourtant pas de ceux qui n’ont pas laissé des traces , mais l’excès est une autre épreuve que le manque, et si l’archéologie est la science des vestiges, il n’existe pas encore de recherche sur ce qu’on a trop vu. Le plus étrange dans cette affaire, c’est ce qu’elle a de plus banal. Buffalo Bill jouait et rejouait sans cesse, selon les mêmes codes, avec le même entrain, les mêmes scènes insignifiantes. Le succès est un vertige. La répétition doit avoir je ne sais quelle vertu rassurante, je ne sais quelle puissance d’hypnose ou de vérité. Héros d’innombrables fanzines, dont il ignora au départ l’existence, sa vie fut façonnée par d’autres. Il n’a décidé ni de son nom ni de son histoire » (P.37-38)
  • Buffalo Bill : héros de roman (P. 39)  » Il n’a donc décidé de rien. Sa vie lui échappe. La grande puissance contrefactrice l’aspire à elle, le duplique, le corrige. Enfin on l’encourage à jouer son rôle lui-même……il s’imite. Il deviendra lentement celui qu’il joue. Sa vie sera la parodie de sa vie, en quelque sorte, une autre vie fabriquée, promise à d’autres.. Buffalo Bill, ayant joué des dizaines et des dizaines de fois une mise en scène de la bataille de Little Big Horn, croyait vraiment à la fin de sa vie, y avoir participé.  » (P. 39)
  • « Très vite dès le début de sa carrière, Buffalo Bill avait décidé que chaque représentation du show devait commencer de cette manière : un cavalier faisait un tour de piste en brandissant le drapeau US, puis un orchestre cow-boy jouait « la bannière étoilée ». Cet air deviendra par la suite l’hymne national des États-Unis – on voit comment l’Histoire se prosterne devant le spectacle…….lors de l’une de ses tournées en Angleterre, le cavalier s’arrêta devant la reine. Victoria se leva et salua le drapeau américain. C’était la première fois qu’un monarque anglais avait ce geste. Ce qui fait d’un vague numéro de cirque l’auxiliaire d’un succès diplomatique inespéré  » (p. 130)
  •  » Lui qui a fabriqué la plus grande mystification de tous les temps, voici qu’il appartient soudain au monde qui s’efface et que la grande nostalgie s’empare brusquement de lui. » (P. 133)
  • « Les peaux rouges étaient considérés comme les débris d’un monde ancien, et le mot d’ordre était désormais qu’ils devaient s’assimiler. La destruction d’un peuple se fait toujours par étape, et chacune est à sa manière innocente de le précédente  » (P. 141)

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