« Le cœur de l’homme » – Jón Kalman Stefánsson

Le coeur de l'hommeOn croyait le Gamin et Jens le postier perdus à jamais, ensevelis dans la neige après leur chute…mais nous, lecteurs, savions qu’il y avait « Le Cœur de l’homme » troisième tome de la trilogie après  « Entre ciel et terre » et « La tristesse des anges ». Alors comme tous ceux qui avaient adoré les deux premiers ouvrages j’ai vite souhaité me replonger dans ce monde de pêcheurs et de terriens rudes, dans cette Islande fascinante du 19ème siècle…et j’en ressors avec une impression mitigée…j’ai été un peu moins enchanté par la trame, dérouté par un coté un peu « fouillis » mais séduit par les idées. Comme dit l’un des personnages du roman : « Je ne me rappelle pas les événements, [….]  mais je garde le souvenir des sensations et des sentiments » 

Jens et le gamin, dont on ne connaîtra jamais le prénom, ont été retrouvés et soignés par le médecin du village. Il les a ramenés à la vie..Leur ami Hjalti quant à lui reste introuvable malgré les risques que prirent trois équipes parties à sa recherche.
Chacun va repartir vers sa vie, vers son village. Ils vont croiser une jeune fille aux cheveux roux, « elle a des cheveux si roux qu’on les voit distinctement même à travers les montagnes. Et pourtant ces montagnes n’ont rien d’une plaisanterie, elles sont épaisses et impitoyables, mais la couleur de ses cheveux les traverse sans peine pour lui parvenir et elle change tout. Elle transforme le ciel et la terre, tout se teinte de roux. »  ….une jeune fille qui deviendra l’un des personnages du roman….mais il y a en tellement d’autres, qu’on s’y perd, que mon esprit s’est parfois embrouillé…
Oui, le gamin retrouve son village après avoir pris le bateau avec le postier, une fois remis sur pied..Le cercueil de la femme fait partie du voyage…Son dernier voyage vers la terre gelée en profondeur. 
Les deux premiers livres avaient pour cadre la mer grise et le froid, puis la neige tombant en tempête, « le Coeur de l’homme » a pour cadre la vie d’un village, le printemps, le dégel, qui fait ressortir la grisaille des rochers  ..« C’est ainsi qu’arrive le printemps. Le blanc moelleux n’est plus qu’un gris humide. Si la neige est la  tristesse des anges, la neige fondue est le crachât du démon, tout est mouillé, alourdi, la neige devient une ignoble bouillie glacée »  . Un cadre moins lumineux, moins animé que celui des deux premiers tomes, un printemps qui connaîtra aussi son lot de drames, de pleurs et de joies
Des mots qui reviennent souvent dans la vie et l’espoir de ces hommes et femmes, dans l’écriture de Jón Kalman Stefánsson : l’amour, les lettres…..qui peuvent transformer un destin ou tracer une nouvelle route, les livres, la poésie, l’alcool, les arts, le sexe, la joie, le rire, l’éducation….tout ce qui peut permettre d’améliorer le cadre et les conditions de vie, de réchauffer l’existence, de lui donner un sens, de s’ouvrir au monde extérieur, de répondre au besoin d’amour des hommes et femmes…En  parlant du rêve, de la mort et du deuil, de la peine, du désir et de la recherche d’une vie meilleure, il nous donne les clés, ainsi qu’à ces hommes et femmes pour s’évader de leurs cabillauds, de leur sel, de l’eau froide, de leur bétail, de la mort présente dans la rudesse de leur travail, des clés dont chacun de nous peut se servir. Des clés qui s’appellent rêve, culture, livres et lecture, arts, amour et amitié, ouverture vers les autres, respect et droiture, des clés qui donnent un sens à la vie: « L’art possède le dangereux pouvoir d’engendrer le rêve d’une vie meilleure, plus juste et plus belle, le pouvoir de réveiller la conscience et de menacer le quotidien » 
Dans les autres avis que j’ai postés sur les 2 livres précédents, je mentionnais le gros travail de traduction effectué par Eric Boury…il a su dans ce livre aussi, nous faire partager l’écriture poétique de  Jón Kalman Stefánsson, la beauté de cette Islande trop méconnue, la rudesse de ses habitants attachants 

Un beau message d’espoir et de vie, une belle écriture qui fait oublier cette la petite déception, en comparaison des deux autres livres de la trilogie


Mieux connaître Jón Kalman Stefánsson


Quelques extraits pour découvrir

  • « Temps nuageux, aucune précipitation en vue, bise violente, et, cela va de soi, glaciale ; le vent soulève la poudreuse ça et là, comme par ennui, mais n’occulte nulle part la vue, et là, il y a la mer gris plomb, lourde, qui se roule sur elle-même entre les sommets. » (P. 25)
  • « La vie se résume à trouver une autre personne avec qui partager ses jours, puis à survivre à la rencontre, dit un livre classique, ce qui n’est pas si mal, même si ce n’est pas grand-chose car il est sans doute plus difficile de survivre seul qu’avec les autres. » (P. 25)
  • « Notre passé est si intimement mêlé à notre présent qu’il n’est pas toujours possible de distinguer l’un de l’autre, des mots que vous prononcez aujourd’hui vous retrouveront d’ici cinq ans, ils viendront à vous tels un bouquet de fleurs, une consolation, un couteau sanglant. Et ceux que vous entendez demain transformeront un antique et sincère baiser en souvenir amer d’´une morsure de serpent » (P. 34)
  • « Comment peut-on survivre en un pays où le printemps libérateur assassine les faibles ? Où un hiver interminable et noir pèse comme un couvercle sur l’esprit des gens et où l’été aux nuits claires vous déçoit si souvent, que faut-il pour survivre à tout cela ? Des hommes résistants, courageux, ramollis quand ils s’apitoient sur leur sort, et doués pour l’égoïsme tout autant que pour croire à la force des rêves » (P. 66)
  • « Si Dieu avait voulu changer le monde, il nous aurait envoyé sa fille au lieu de son fils. La fille de Dieu aurait fait éclater au grand jour les plus bas instincts de l’homme, elle aurait été battue, souillée et humiliée les Romains l’auraient violée avant de la crucifier. Elle aurait dévoile ce que nous abritons de pire et cela aurait peut-être suffi à nous transformer. Vous, les hommes, n’auriez pu éviter de comprendre ce que signifie être une femme, ce que nous avons enduré, ce que signifie être toujours en dessous, de naître en individu de second rang. Mais Dieu ne comprend pas la femme, il a donc envoyé son fils » (P. 80)
  • « Les rêves sont la lumière qui éclaire l’homme, la clarté qui le nimbe ; en leur absence, il n’y a que les ténèbres, vous savez donc ce qui vous attend si vous cessez de rêver, vous savez aussi d’où vient la nuit en l’homme » (P. 83)
  • « Le soleil est la plus admirable des choses que puisse contempler l’homme, il est l’œil de Dieu, affirme d’ailleurs un poème et c’est vrai, Dieu est borgne, ce qui explique bien des choses, les borgnes ne voient pas aussi bien que les autres, il leur manque le pendant du monde. » (P. 132)
  • « Je ne vois pas ce qui est à nous, à part la vie, …. Mais ce que nous n’aurons plus, c’est la compagnie que nous étions l’un pour l’autre, et je ne suis pas sûr que vous allez le supporter. Jens sourit avant de s’éloigner sur sa monture, la nuit tenait les rênes de la mort » (P. 134)
  • « ….le café et le courant marin du Gulf Stream font de ce pays, de cette île reculée, calcinée, battue par les vents mais parsemée de vertes vallées qui sont comme des rêves entre les murailles rocheuses, une terre pratiquement habitable » (P. 159)
  • « Vivre. Ne pas oser parler. Ne pas oser avoir peur. Ne pas oser se battre et triompher des tempêtes qui nous agitent. Si on reste les bras croisés, on trahit tous ceux qui nous sont chers. Pour peu qu’on ait des êtres qui comptent sur nous, je veux dire, des êtres qui soient en vie. D’ailleurs ça ne change rien, je veux dire, le fait qu’ils soient vivants ou pas. On doit également se garder de trahir les défunts, on doit aussi vivre pour eux, ils ne doivent pas rester prisonniers des ténèbres et du froid, ils ne doivent pas être oubliés au fond de l’océan » (P. 185)
  • « L’enfer a deux pôles, l’un se nomme argent et l’autre pouvoir » (P. 351)
  •  « Il y a une différence capitale entre la capacité à dire de grands mots et le fait d’être grands. Et peu d’occasions nous sont offertes d’en apporter la preuve. Je me dis parfois que nous sommes commandés par de grands mots que de petits hommes profèrent » (P. 375) 
  • « Le pouvoir rend parfois l’être humain démoniaque, voilà pourquoi les hommes sont parfois la pire plaie qui existe sur terre » (P. 392)
  • « Jamais l’or ne disparaîtra du monde, seulement la vie. Pourtant l’or n’est rien de plus qu’un métal froid et le froid n’a jamais pu consoler l’être humain ni lui apporter le bonheur » (P. 443)
  • « Les étés d’Islande sont si brefs et capricieux qu’on dirait parfois qu’ils n’existent pas »

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