« Être sans destin » – Imre Kertész

Etre sans destin

« Être sans destin » que j’ai trouvé par hasard dans une boîte à livres quelques jours après l’annonce du décès d’Imre KERTÉSZ, est le Xième livre que je lis sur les camps.

Ce ne sont pas des livres mais des destins, des vies, et nous devons les accepter tels qu’ils sont. 

Bien que les faits, bien que l’horreur restent identiques, selon la sensibilité, la personnalité, l’âge au moment des faits de celui qui les a vécus dans sa chair, chaque livre sera différent.
« Être sans destin » est un livre différent, qui apporte un éclairage nouveau, le regard d’un prix Nobel de littérature sur le gamin de 15 ans qu’il était en 1944.

Imre KERTÉSZ,  nous redonne les informations sur ce que chacun connaît et a déjà lu : le transport en wagons, l’arrivée aux camps, la sélection, les baraques, les maladies…etc, sont présentes, mais la force de ce livre se trouve surtout dans une certaine forme de détachement, du gamin Imre face à ce qui lui arrive, sur son regard des faits mais aussi sur la personnalité des hommes qui les vivent à ses cotés ou en face de lui, comment il les ressent à l’époque

Malgré son âge et parce qu’il est juif, il obligé de travailler, étoile sur la chemise, dans une usine d’armement. Il est extrait, un matin, du bus qui le transportait au travail et regroupé avec d’autres juifs, gamins ou adultes . Il ne comprend pas ce qu’il lui arrive et alors qu’il marche vers les lieux de regroupement il écrit :« …je ne voyais pas de raison particulière de prendre la poudre d’escampette, et je crois que j’en aurais même eu le temps : mais bon, le sentiment de respect s’est avéré le plus fort en moi. » et s’étonne que d’autres, tentent de fuir. A aucun moment on ne perçoit la révolte de l’auteur, face à l’antisémitisme qui se développe « naturellement ». Il sourit même de la tête que fera sa belle-mère en ne le voyant pas rentrer le soir. Ce « naturellement » souvent répété, devient troublant pour le lecteur : « j’avais encore à l’esprit les conseils des prisonniers dans le train, et puis j’avais plutôt envie de travailler que de vivre comme un enfant , naturellement » .
Nous le lisons aujourd’hui avec nos regards d’adultes qui savent, il considérait ce qu’il lui arrivait avec un regard d’ado insouciant, n’ayant aucune idée de ce qui allait lui arriver. Et Imre KERTÉSZ, écrivain adulte nous le transmet souvent avec une pointe d’humour qui me fait penser parfois à celui d’Edgar Hilsenrath dans « Nuit« 
Nous devons garder à l’esprit en permanence ces différences de regard 
Une certaine forme de passivité face aux événements et au destin. Il ne battra pas pour obtenir une croûte de pain supplémentaire ou une meilleure place sur les châlits ou pour se planquer. En tout cas il n’en parle pas. Il souhaite « d’abord devenir un assez bon détenu, l’avenir fera le reste – voilà en gros comme je comprenais les choses ». Si on est un bon détenu, au moins les choses se passent mieux, l’appel est plus rapide, on va plus vite à la soupe…Si on ne se bat pas pour manger et qu’on est servi en dernier, la soupe sera plus épaisse au fonds de la casserole… et finalement il vaut mieux être à Buchenwald qu’à  Auschwitz. 
Il s’est laissé porté par les événements le plus longtemps possible, sans se rebeller, mais surtout en se respectant, en ne laissant pas aller, en se lavant et en restant digne et exemplaire aussi longtemps qu’il le pouvait, en faisant preuve de bonne volonté.« Je peux affirmer qu’il n’y a rien de plus pénible, de plus décourageant que de relever, de comptabiliser jour après jour ce qui meurt en nous ». Puis physiquement trop faible et malade il a baissé les bras et s’est laissé porter d’infirmerie en infirmerie jusqu’à la libération
Rester soi-même et avancer dans la vie, un peu comme se faisait l’avance de la file de sélection à l’arrivée à Auschwitz. 
C’était un gamin ne l’oublions pas, il avait menti sur son âge en déclarant qu’il avait seize ans, échappant ainsi à la mort, un gamin mûr pour son âge.
Il va même jusqu’à imaginer la réflexion  de ceux qui ont pensé l’organisation des chambre à gaz, à imaginer la réunion dans laquelle chacun a ajouté sa perversion à celle des autres pour concevoir le système concentrationnaire, le gazage, les améliorations « immédiatement acceptées avec joie et en sautant en l’air », le vice des bourreaux
Les dernières pages du livre confrontent le regard de ceux qui reviennent des camps et celui du gamin qui a mûri, de l’adulte qu’il est devenu, avec le regard de ceux qui n’ont pas été raflés : des visions qui ne peuvent se comprendre..Des pages à lire et relire, et à conserver.
« Être sans destin » nous apporte un autre lecture sur ces camps, sur cette période. En tout cas aucun de nous n’est en droit de juger cette attitude et de clamer « Moi j’aurais fait…j’aurais dit… ». Un regard d’humilité et d’admiration
Un auteur dont je vais poursuivre la découverte

A méditer : « S’il y a un destin, la liberté n’est pas possible […..] si, au contraire la liberté existe alors il n’y a pas de destin, [….] c’est à dire qu’alors nous sommes nous-même le destin. »


Qui est Imre Kertész


Quelques extraits
  • « Bas les cœurs et ne perdons jamais désespoir. » (P. 32)
  • « Il m’a pris en aparté et l’a parlé sérieusement : il m’a rappelé, entre autres, de ne pas oublier qu’au travail je ne représentais pas seulement ma personne mais toute la  communauté des juifs, et que donc, à cause d’eux je devais surveiller sur mon comportement, parce que désormais on en déduirait des jugements sur eux tous. » (P. 40)
  • « Il souhaitait que quiconque parmi nous avait encore par hasard de l’argent ou d’autres valeurs les lui remette. « Là où vous allez, argumentait-il, vous n’aurez plus besoin d’objets de valeur ». Ce que nous garderions, les Allemands nous le prendraient de toute façon, affirmait-il. À travers la gente de la fenêtre, il a poursuivi : « Alors, pourquoi ne pas le remettre entre des mains hongroises ? »  Et après une brève interruption que j’ai ressenti comme solennelle en quelque sorte, il a ajouté d’une voix devenant d’un coup plus chaleureuse, plus familière, comme s’il  avait voulu tout recouvrir du voile de l’oubli, tout pardonner : « En fin de compte , vous êtes hongrois, vous aussi. » (P. 102)
  • « On demandait aux professionnels de l’ajustage de se manifester, d’autres fois, ils cherchaient des jumeaux, des informés et même, à l’hilarité générale, les nains qui se trouvaient éventuellement parmi nous, puis les enfants aussi car, à ce qu’il paraissait, ces derniers avaient droit à un traitement particulier, l’école au lieu du travail, et toutes sortes d’autres avantages. Dans les rangs, quelques adultes nous encourageaient à ne pas laisser passer l’occasion. Mais j’avais encore à l’esprit les conseils des prisonniers dans le train, et puis j’avais plutôt envie de travailler que de vivre comme un enfant , naturellement. » (P. 116)
  • « En tout cas, dans un premier temps, partout, même dans un camp de concentration, on met de la bonne volonté à toute nouvelle activité – moi, du moins, c’est l’expérience que j’en avais : d’abord devenir un assez bon détenu, l’avenir fera le reste – voilà en gros comme je comprenais les choses, c’est la dessus que je fondais mon comportement, de la même façon, d’ailleurs, que je voyais les autres le faire. » (P. 186)
  • « Je ne l’aurais jamais cru, mais le fait est là : à l’évidence, un mode de vie ordonné, une certaine exemplarité, je dirais même une certaine vertu, ne sont nulle part aussi importants qu’en détention justement. » (P. 188)
  • « Je l’avais déjà entendu dire, et je pouvais désormais en témoigner : en vérité, les murs étroits des prisons ne peuvent pas tracer de limite aux murs étroits de notre imagination » (P. 215)
  • « Je leur ai dit que dans les camps de concentration les gens n’avaient pas vraiment de nom. » (P. 329)
  • « Moi aussi j’ai vécu un destin donné. Ce n’était pas mon destin, mais c’est moi qui l’ai vécu jusqu’au bout… maintenant je ne pouvais pas m’accommoder que ce n’était qu’une erreur, un accident, une espèce de dérapage ou que peut-être rien ne s’était passé…. On ne pouvait jamais recommencer une autre vie, on ne peut que poursuivre l’ancienne… S’il y a un destin, la liberté n’est pas possible, si la liberté existe, alors il n’y a pas de destin… c’est-à-dire que nous sommes nous-mêmes le destin… il m’est impossible de n’être ni vainqueur ni vaincu… de n’être ni la cause ni la conséquence de rien… je ne pouvais pas avaler cette fichue amertume de devoir n’être rien qu’un innocent »
  • « Néanmoins je leur ai fait comprendre qu’on ne pouvais jamais commencer une nouvelle vie, on ne peut que poursuivre l’ancienne. C’est moi qui avais marché pas à pas et non un autre, et j’ai déclaré que j’avais toujours été honnête dans mon destin donné. » (P. 355) 
  • « Je vais continuer à vivre ma vie invivable » (P. 359)

Une réflexion sur “« Être sans destin » – Imre Kertész

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