« Les dépossédés » – Steve Sem-Sandberg

les-depossedesEncore un roman sur le nazisme direz-vous…! Oui, mais un roman qui éclaire cette période avec un point de vue différent: la vie d’un ghetto, de plus de 230 000 personnes, celui de Łódź devenu par la volonté d’un homme l’une des plus importante usine de production pour l’armée allemande. Un roman qui s’appuie sur un très important travail de documentation de l’auteur qui étudia les archives juives et nazies du ghetto, photocopies d’archives intégrées aux pages du roman.valises
Un ghetto préexistant, comme dans toute la Pologne, à l’arrivée des soldats allemands, qui connut des arrivées de juifs d’autres pays parlant d’autres langues, et ses départs….ses déportations

Trois hommes collaborèrent pour faire de ce ghetto une usine performante : « A partir de rien, le plus important fournisseur d’accessoires pour l’armée allemande vit soudain le jour. » 
Les nazis Hans Biebow et Otto Brasdisch et le Président du Judenrath ou Conseil Juif Mordechai Chaim Rumkowski, rumkowskibiebovsont les personnages clés du livre. Steve Sem-Sandberg nous permet de suivre la vie d’autres personnages, beaucoup plus anonymes et attachants, et de découvrir avec eux le quotidien du ghetto, la faim, les trafics pour tenter de survivre, les mouvements de résistance, les bons et les salauds, les profiteurs, les appartements mieux, le froid, la lutte pour pour un bout de bois, pour un morceau de charbon, les soupes claires…
Un regard sans complaisance sur cette société juive, peu différente des autres sociétés humaines
D’un coté, des allemands qui, au prix de restrictions alimentaires et d’une faim tenace,  exigeaient des résultats et de l’autre coté un Président du Conseil juitimbref, Rumkowski, qui se comportait en véritable petit dictateur, avec son culte de la personnalité, pour obtenir ces résultats. Il disposait d’une police, d’un tribunal, de la possibilité d’emprisonner, de réprimer les plus récalcitrants et notamment de lutter contre les grèves pour un peu plus de soupe et de pain. 
Un Président qui pensait qu’en respectant les volontés nazies, qu’en négociant avec eux, il obtiendrait un mieux-être pour la population. Un homme qui organisait des fêtes, des repas auxquelsenfants étaient invités ses partenaires nazis. Et quand ceux-ci lui demandèrent des listes de personnes, malades ou âgées, voire d’enfants à déporter, il obéit, devenant ainsi aux yeux de l’histoire l’un des ces responsables juifs ayant participé à l’extermination de leur propre peuple. 
Les nazis avaient consenti un prêt à l’administration juive du ghetto afin de construire cette « usine » et à dans le discours qu’il fit à Himmler, visitant Łódź il précisera: « Nous construisons une ville himmlerouvrière, Herr Reichsführer. […] Et nous continuerons de travailler aussi longtemps que nous avons une dette envers vous. ».
Un ghetto envisageable dans la durée comme une norme de vie des Juifs : « Rien, absolument rien à l’heure qu’il est, ne s’oppose au ghetto comme mode d’existence de demain pour les juifs d’Europe. »
Mais avait-il réellement le choix ? Était-il égoïste et repoussait-il ainsi sa propre déportation en obéissant, en anticipant les demandes nazies, ou n’était-il pas une clé de la perversité et de l’hypocrisie nazie. Sa désobéissance aurait-elle changé quelque chose, aurait-elle évité ces déportations ? Aurait-elle évité la faim ? Après tout ces juifs n’étaient que des « matériaux humains affectés » !
Chaim Rumkowski n’était pas un saint non plus, il nous est présenté comme un pédophile abusant d’enfants, voire des siens, et un violeur jetant son dévolu sur des femmes .Abject !
Son obéissance n’a pas empêché sa propre élimination. Le 28 août 1944, il cherchait dans le train, le compartiment réservé aux personnalités. Entré parmi les premiers dans le wagon au sol couvert de sciure, il fut repoussé loin de la porte. L’Histoire retiendra qu’il ne fit pas partie des 10 000 survivants du ghetto. peinture
Tous supposaient et savaient ce que voulait dire »déportation » : ils voyaient revenir les vêtements ensanglantés, les bagages. Pourquoi n’y a t-il eu que peu de mouvements de résistance?  C’est facile, depuis notre fauteuil, au chaud, le ventre plein, 70 ans après, de refaire l’Histoire, de dire : « ils auraient du… », « ils auraient pu ». A Varsovie ils l’ont fait. Pourquoi là et pas ailleurs ?
Ce livre bouscule nos connaissances, nous donne une autre image de la Shoah, une image différente de celle des camps : la vie pendant plusieurs années de nombreux juifs avant de devenir martyrs des camps, la collaboration entre certains dirigeants juifs et les nazis, les « sales boulots effectués par des juifs eux-mêmes », l’obéissance à ces despotes collaborateurs. 
Une lecture terrible et dérangeante, souvent pas facile. Un texte qui informe et interroge le lecteur, un ouvrage couronné en Suède par le Prix August-Strindberg , l’équivalent suédois semble-il du Goncourt.

Quelques lignes sur Steve Sem-Sandberg


Petitaperçus

  • « Où commence le mensonge ? Le mensonge n’a pas de commencement. Le mensonge est comme une racine qui s’enfonce en ramifications sans fin. Mai si l’on creuse jusqu’à leur extrémité, alors on ne découvre pas la moindre justification ou explication, seulement le plus grand désespoir et la plus profonde désolation. » (P. 28)
  • « Quand les Allemands évoquaient les juifs, ils ne parlaient pas d’êtres humains mais d’un matériau foncièrement exécrable quoique utile. Être juif constituait en soi une déviance. Le seul fait que le juif revendique une forme d’individualité était une monstruosité. Les juifs étaient réduits à une forme collective. A des nombres arrêtés. Des quotas, des quantités. Rumkowski réfléchit donc de la façon suivante : afin d’amener le monstre à te comprendre, tu n’as d’autre choix que d’adopter sa façon de penser. Ne pas voir l’individu, seulement la masse. » (P. 52)
  • « En sus des uniformes pour l’armée allemande, les ateliers de confection centralisaient la fabrication (Pour cette même armée) des vêtements de protection et de camouflage ; chaussures de toute sortes : souliers, bottes, godillots ; ceintures en cuir avec boucle en métal ; mais aussi différentes articles de lingerie féminine, comme les gaines ou les soutiens gorges, ainsi que des vêtements pour homme : cachés oreilles et vestes en laine, connues à cette époque sous le nom de vestes de golf. » (P. 58)
  • « ….le meilleur travailleur est celui qui a l’estomac vide. Les ouvriers au ventre plein sombrent dans la torpeur. Ils n’ont plus la force de tenir leurs outils. Ils tombent sur le train. Et s’ils ne tombent pas sur le train, ils ont les yeux rivés à l’horloge, dans l’attente du signal qui leur permettra de se lever et d’aller reposer leur corps suralimenté. […] Il s’agit de maintenir les cochons dans une condition où ils ne sont jamais rassasiés. Ainsi la nourriture les obsède ; la pensée qu’ils pourront bientôt manger les pousse à travailler un peu plus longtemps, à donner toujours un peu plus : ils sont toujours à la limite d’être tirés d’affaire, sans l’être tout à fait. » (P.61)
  • « Lorsque l’ange de la faim mettait sa griffe sur quelqu’un, le malheureux sentait ses entrailles se retourner. Le corps tout entier criait famine et pouvait voler n’importe quoi, pourvu que cela fasse taire les crampes dans son estomac. Quand l’ange de la faim faisait entendre sa voix, celle-ci semblait parvenir d’un puits sans fond, obscur et vorace, qui réclamait son dû. » (P. 116) 
  • « La seule langue qu’on ne parle pas, c’est l’allemand ; c’est celle de l’occupant, de l’ennemi – et elle est réservée exclusivement aux Allemands. » (P. 173)
  • « Trois ans d’esclavage ; trois ans de soumission à une puissance d’oppression dont le seul but n’avait jamais été que l’anéantissement total du ghetto : c’était un événement qu’il fallait fêter ! » (P. 329)
  • « À la différence que, cette fois, le sale boulot fut effectué par les Juifs eux-mêmes. Il n’y eut pas un seul soldat allemand, pas une seule arme allemande en vue . » (P. 416)

2 réflexions sur “« Les dépossédés » – Steve Sem-Sandberg

  1. Très belle chronique. Merci.
    Les couples chinois ont depuis peu le droit au deuxième enfant, mais quand bien même, un pays où la culture ancestrale a été détruite, où comme tu l’écris le vagin des femmes est propriété du Parti et des hommes, où la pollution atteint des degrés effroyables, ne donne pas envie d’y vivre. Chaque témoignage que j’ai pu lire sur les conditions des femmes, des fillettes dans ce pays m’ont révoltée.
    Je lirai ce livre.

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