« Laëtitia ou la fin des hommes » – Ivan Jablonka

laetitiaLaëtitia Perrais est cette jeune fille enlevée en janvier 2011 et assassinée, dont le corps démembré fut retrouvé 12 jours après ..
D’autres crimes, d’autres faits divers ont, depuis, fait oublier en partie cette affaire. En partie seulement, car tous se souviendront de la tournure politique que prit cet enlèvement, le chef de l’État, Nicolas Sarkozy à l’époque ayant publiquement mis en cause l’incompétence des juges, leur promettant des sanctions. appelTout le monde se souviendra de ses propos, de l’indignation des magistrats, des lois qui s’en suivirent. Fautes supposées de la justice, parce que l’assassin arrêté deux jours après son crime avait des antécédents judiciaires.
Fautes de la justice, ou manque de moyens, surcharge des services ?
Éternelle question.

Cette affaire avait soulevé une énorme émotion dans le public : marche blanche dans le village de Laëtitia, réception par le Chef de l’État, devant les caméras, de le famille d’accueil de Laëtitia et de sa sœur jumelle Jessica, chef de l’État demandant, aux cotés de la famille d’accueil que les criminels  sexuels soient plus durement punis, interview de la famille d’accueil, mettant en cause elle aussi les prédateurs sexuels…Douleur ignorée des parents naturels des jeunes filles laissés de côté par le chef de l’État… : tout le voyeurisme de certains journalistes cherchent le scoop, remuant la boue, afin d’alimenter l’émotion et aussi toute la récupération politique qui s’en suivit.
Affaire dans l’affaire, quelques mois plus tard, le père d’accueil était lui aussi mis en examen pour des agressions sexuelles sur Jessica, la sœur de Laëtitia, l’arroseur arrosé. « Le président de la République a combattu les délinquants sexuels aux côtés d’un pédophile. »  Laëtitia a t-elle subi, elle aussi, de telles agressions ? Personne ne pourra le dire.
Ivan Jablonka, historien écrit dans son livre : « Je me suis dit que raconter la vie d’une fille du peuple massacrée à l’âge de 18 ans était un projet d’intérêt général, comme une mission de service public »...  et il y réussit. Il a rencontré Jessica, les amis de Laëtitia, les parents d’accueil, les juges, les avocats, les services de gendarmerie, les employeurs et professeurs de Laëtitia. Il a étudié le profil de Laëtitia sur les réseaux sociaux, ses messages, Il a cherché à mieux cerner le passé de Tony Meilhon, l’assassin, son profil psychologique…. Il a, en un mot, fait un véritable travail à la fois journalistique et sociologique. Passionnant et dérangeant.
Il nous en apprend beaucoup sur les techniques d’investigation, sur les relations entre presse, pouvoir politique, police, justice, avocats, services sociaux et le placement des enfants et adolescents en famille d’accueil et surtout nous fait mieux connaître cette jeune fille, ses fragilités, qui l’ont peut-être poussé sous les coups -décrits dans le détails – de Meilhon et pose les questions qui resteront à jamais sans réponse, et celles des relations entre Politique et Affaires criminelles.
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Pourquoi les retards scolaires le Laëtitia, pourquoi ces troubles affectifs, pourquoi a t-elle suivi ce soir-là ce type, dont le comportement était très éloigné de celui de ses copains, de ses petits amis ?
Pourquoi a t-elle eu elle aussi ce comportement sans commune mesure avec ses comportements habituels, consommation d’alcool et de drogue ?
Le procès de Tony Meilhon n’a pas apporté toutes les réponses « Mon livre n’aura qu’une héroïne : Laëtitia. L’intérêt que nous lui portons, comme un retour en grâce, la rend à elle-même, à sa dignité et à sa liberté »
Ce livre lu pendant la semaine de la lutte contre les violences faites aux femmes – hasard de mes lectures – se lit comme un polar, comme un roman mais il est surtout fait pour informer, bousculer le lecteur, l’interroger. Objectif atteint.
« Ces drames nous rappellent que nous vivons dans un monde où les femmes se font injurier, harceler, frapper, violer, tuer. Un monde où les femmes ne sont pas complète des êtres de droit. Un monde où les victimes répondent à la hargne et aux coups par un silence résigné. Un huis clos à l’issue duquel ce sont toujours les même qui meurent. »
Depuis d’autres crimes ont été commis, d’autres malades ont tué, d’autres lois ont été votées. L’emprisonnement ne règle pas tout, loin de là. Au contraire diront certains. 
L’histoire est un éternel recommencement.

C’est bien ce qui est inquiétant


Connaître Ivan Jablonka


Quelques extraits

  • « D’après l’Enquête nationale sur les violences envers les femmes en France, rendue publique en 2000, près de 10% dès femmes en couple disent avoir subi des violences psychologiques, verbales, physiques ou sexuelles dans l’année qui précède. Les jeunes (de vingt à vingt-quatre ans) sont nettement plus exposés que leurs aînés. La moitié des femmes voilées l’ont été par un conjoint ou un ex-conjoint, ces viols donnât rarement lieu à une plainte et, moins encore à un procès. Toutes les classes sociales sont concernées, mais une enquête menée en 1996 auprès des médecins généralistes de Loire-Atlantique met en cause la précarité dans la moitié des cas et de l’alcoolisme dans plus de 90% des cas. » (P. 29)
  • « Papa a raison
    Papa a raison sinon il tape
    Papa a toujours raison, sinon il tue maman
    Les hommes ont toujours raison, sinon ils nous tuent. » (P. 49)
  • « Un fait divers, une intervention publique. À chaque crime, sa loi. Un meurtre vient «prouver» les failles du système pénal existant ; la loi qui y fait suite doit «couvrir» tous les crimes à venir. Plus qu’en hyper-président, Nicolas Sarkozy se voit en sauveur. » (P. 118)
  • « Toute l’histoire du XIXème siècle et du XXème siècle, montre que en dépit des lois et des dispositifs les plus rigoureux la récidive est endémique. [….] La récidive a aussi des causes sociales : misère, échec scolaire, absence de perspectives, surpopulation carcérale. Puisque la prison à un rôle important dans la fabrique de la délinquance et du terrorisme, il faudrait, en même temps que le «problème de la récidive», se saisir du problème de la prison, cet incubateur de rage. » (P. 125)
  • « Je ne doute pas que, à l’avenir, Facebook deviendra une source pour les chercheurs qui s’intéresseront à la vie privée, aux loisirs, aux liens de famille et d’amitié, aux mobilités, au vocabulaire des hommes et des femmes du XXI ème siècle. » (P. 183)
  • « Mais quand on sait que les magistrats, substituts du procureur, juges d’instruction, juges des enfants, juges aux affaires familiales, juges d’application des peines, travaillent toute la journée, parfois le week end et la nuit, soumis à la loi du toujours plus vite, toujours moins cher, dans un contexte de paupérisation et de mépris de la part des décideurs pour tenter d’assurer ce service public qui consiste à faire appliquer la loi, à protéger les gens, à soulager l’énorme misère que notre société produit ; quand on sait que leur métier exige une capacité d’écoute, une ouverture à autrui, un respect de l’humain et même une forme d’altruisme, on peut estimer que les propos du premier ministre sur leur manque de «compassion» tiennent de l’injure. » (P. 216)

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