« Ouragan » – Laurent Gaudé

ouraganL’ouragan Katerina -jamais nommé- est annoncé et risque de détruire les côtes et la ville de la Nouvelle-Orléans.
Laurent Gaudé choisi de nous faire vivre principalement, non pas l’attaque des éléments déchaînés et la destruction de la ville -qu’il décrira superbement toutefois –  mais de nous faire partager essentiellement le destin d’une dizaine de personnes confrontées à ce cataclysme…
Des personnes toutes simples, qui ne sont pas des héros dans la vie de tous les jours, loin de là. Ce sont des petites gens qui ont toutes, ou presque, un point commun : leur vie a déjà été bouleversée, par la perte d’un amour, d’un être cher, d’un ami…un traumatisme avec lequel ils doivent compter chaque jour. D’autres, qui sont prisonniers ont perdu la liberté et un autre a perdu la raison, et cherche à suivre la petite voix qu’il entend : celle de son Dieu… Ce révérend, qu’on découvre progressivement,  « avec son air d’inquisiteur en campagne »  visite dans la prison d’État, ces prisonniers Noirs.  Aucune charité dans l’âme de ce prêtre blanc pour lequel les Noirs, sont des êtres de « crime et de luxure ». Un homme emblématique du racisme de ce sud des États-Unis.

Alors que toute la population quitte la ville, aux ordres des autorités qui organisent leur fuite ou leur accueil dans des stades, eux ont décidé de rester, voire de revenir. Outre le révérend et les prisonniers qu’il visite, nous suivrons une femme et son gamin de six ans, un homme qui a quitté sa plate-forme de forage, une négresse – c’est elle qui se définit ainsi – centenaire pleine de sagesse, qui n’a rien à perdre : elle a vu mourir son mari et ses enfants et, depuis vit seule.  
Les prisonniers quant à eux n’ont pas eu la chance des chiens : ils sont restés enfermés dans leur prison, abandonnés là, par les gardiens. L’ouragan les délivrera.
Une dizaine de personnages qui ne se connaissent pas, et qui vont interagir les uns avec les autres, se rencontrer sans se connaître, sur les bancs d’un stade, dans la rue, dans une chambre…Un enfant sera un petit fil conducteur entre certains d’entre eux. 
Laurent Gaudé passe de l’un à l’autre,  et on suit avec avec bonheur la construction de son livre : quelques lignes, quelques paragraphes voire quelques pages pour faire avancer l’un de ses personnages : un peu comme un jeu de dames ou d’échecs…Chaque pion avance et on ne sait pas trop comment il va interagir avec les autres pions, comment les uns et les autres vont se retrouver… comment par leur rencontre, les personnages vont s’épauler, se connaître ou s’éliminer…

L’ouragan détruira la ville mais aussi certains d’entre eux, et permettra à d’autres de se reconstruire. Loin de les unir face à l’adversité, cet ouragan exacerbera le caractère naturel de chacun, combativité, fatalisme, vice, violence, racisme… Ces destins seront tous bouleversés par cet ouragan.


Connaître Laurent Gaudé

Quelques extraits
  • « Moi, Josephine Linc. Steelson, négresse depuis presque cent ans, j’ai ouvert la fenêtre ce matin, à l’heure où les autres dorment encore, j’ai humé l’air et j’ai dit : « Ça sent la chienne. » Dieu sait que j’en ai vu des petites et des vicieuses, mais celle-là, j’ai dit, elle dépasse toutes les autres, c’est une sacrée garce qui vient et les bayous vont bientôt se mettre à clapoter comme des flaques d’eau à l’approche du train. C’était bien avant qu’ils n’en parlent à la télévision, bien avant que les culs blancs ne s’agitent et ne nous disent à nous, vieilles négresses fatiguées, comment nous devions agir. Alors j’ai fait une vilaine moue avec ma bouche fripée de ne plus avoir embrassé personne depuis longtemps, j’ai regretté que Marley m’ait laissée veuve sans quoi je lui aurais dit de nous servir deux verres de liqueur – tout matin que nous soyons – pour profiter de nos derniers instants avant qu’elle ne soit sur nous. J’ai pensé à mes enfants morts avant moi et je me suis demandé, comme mille fois auparavant, pourquoi le Seigneur ne se lassait pas de me voir traîner ainsi ma carcasse d’un matin à l’autre. J’ai fermé les deux derniers boutons de ma robe et j’ai commencé ma journée, semblable à toutes les autres. Je suis descendue de ma chambre avec lenteur parce que mes foutues jambes sont aussi raides que du vieux bois, je suis sortie sur le perron et j’ai marché jusqu’à l’arrêt du bus. » (Premières phrases P.11)
  • Le tempête approche et elle sera pour eux, comme toujours, les miséreux aux vies usées et pour eux seuls. » (P. 36)
  • « Il y a six ans, il roulait en s’éloignant d’une femme qu’il aimait et cela était facile. Aujourd’hui il roule vers une femme qui l’a oublié, qui ne l’attend pas et même, peut-être, ne voudra plus jamais entendre parler de lui et cela est dur. Il a peur. Il n’y a plus d’ivresse, plus de vie ouverte à l’infini, il n’y a plus que les bruits de la plate-forme qui l’empêchent de dormir la nuit. Il se sent nu comme un enfant honteux. Aujourd’hui il n’a plus cette force présomptueuse qui lui donnait envie de mordre le monde et de vivre mille vies. il est fatigué. Six années ont passé, qui l’ont usé. Il se sent vieux et il roule, les lèvres serrées, aux aguets, comme si, à tout moment, le terre pouvait décider de l’avaler. »(P. 44)
  •  » Nous allons tout perdre. Nous allons nous accrocher à nos pauvres vies comme des insectes à la branche mais nous serons dans la vérité nue du monde. Le vent ne nous appartient pas. Ni les bayous. Ni la force du Mississippi. Tout cela nous tolère le plus souvent, mais parfois, comme aujourd’hui, il faut faire face à la colère du monde qui éructe. La nature n’en peut plus e notre présence, de sentir qu’on la perce, la fouille et la salit sans cesse. elle se tord et se contracte avec rage. Moi, Joséphine Linc. Steelson, pauvre négresse au milieu de la tempête, je sais que la nature va parler. Je vais être minuscule, mais j’ai hâte, car il y a de la noblesse à éprouver son insignifiance  de la noblesse à savoir qu’un coup de vent peut balayer nos vies et ne rien laisser derrière nous, pas même la vague souvenir d’une petite existence. »(P. 53)
  • « Les ténèbres à l’extérieur font un bruit de tambour. » (P. 67)
  • « Les ombres envahissent les rues et prennent possession de la ville. Ils sont pires que le vent. » (P. 89)
  • « Quand les Blancs me voient dans la rue, ils ne voient pas une vieille dame, ils voient d’abord un corps noir, un visage noir, des mains noires, puis ils cherchent les traces d’un âge, ou d’un sexe pour identifier l’être qu’ils croisent. » (P. 120)
  • « Ô le long baiser qui dure et soulève les vies, balaie la poussière de nos errances. Il ne bouge pas. Il sent ses lèvres qui effacent la vieillesse. Ses lèvres qui effacent les peurs inutiles et la fatigue de vivre. Par ses simples lèvres, elle balaie les nuits pesantes toujours renouvelées (…) Ô le long baiser qui ne s’arrête que pour recommencer et qui cloue la nuit au silence. » (P. 179)
  • « Dans l’instant infini de la mort, entre le moment où il ferme les yeux et relâche la main qui s’accrochait jusqu’aux draps et celui où ses yeux se vident et où la vie le quitte, dans l’instant infini où l’homme meurt, il pense à ce qu’il fut. Pour le monde qui l’entoure, il est mort. » (P. 185)

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