« La chambre des officiers » – Marc Dugain

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Aux premiers jours de guerre, en août ou septembre 1914, le jeune lieutenant Adrien Fournier, ingénieur en génie civil est grièvement blessé à la face par un éclat de mortier allemand, alors qu’il effectuait une reconnaissance à cheval sur la Meuse avec deux autres officiers. « Une détonation part de tout près. Un sifflement d’un quart de seconde.j’ai le temps de voir une tête qui se détache d’un corps qui plie sur des genoux, un cheval qui s’effondre. L’autre sous lieutenant , qui était resté en selle,s’écroule de mon côté, l’épaule arrachée, l’os qui sort comme d’un jambon. Je sens comme une hache qui vient s’enfoncer sous la base de mon nez. Puis on coupe la lumière. »
Les éclats lui ont emporté une partie de la face et de la mâchoire.. Ses amis sont morts. Ne pouvant être soigné sur place, il sera rapatrié en véhicule sanitaire à l’hôpital militaire du Val de Grâce à Paris…. il devra supporter les conditions de transport difficiles et longues dans ces ambulances des débuts de l’automobile.
Il devient le premier patient du service destiné à accueillir les officiers blessés à la face. 

Rapidement d’autres officiers le rejoindront. Il se liera d’amitié avec deux autres blessés. Il y restera quatre ans et huit mois, et subira plusieurs opérations après des anesthésies à l’éther . Des opérations de chirurgie balbutiante et expérimentales, au cours desquelles étaient tentées des greffes d’os prélevés sur des nourrissons décédés, de cartilages d’animaux…Les guerres ont toujours fait progresser la médecine et la chirurgie
« La chambre des officiers » est tout d’abord un « reportage » sur les conditions de soin et de vie de ces Gueules Cassées, soldats, officiers, officiers supérieurs…tous blessés soignés dans des services différents et ne se rencontrant pas, ne se fréquentant pas : l’armée ne mélangeait pas les torchons et les serviettes.
Mais c’est avant tout un livre fort sur les relations humaines. 
Ces hommes au visage ravagé, au destin lié par leurs infirmités, voyaient dans l’autre l’image de ce qu’ils étaient devenus : afin de ne pas les traumatiser, tous les miroirs avaient été supprimés. Ils sont tous touchants, forts ou faibles selon les jours, selon leurs souffrances, ensemble ils s’épaulent, se soutiennent face à la forte tentation du suicide qui peut parfois surgir. Certains trouvent leur force dans la foi. De cette amitié naît en chacun d’eux la volonté d’envisager le futur, d’affronter le regard des autres et d’abord celui de la famille, la déchéance qui les guette. Par petits groupes,  et à l’occasion de petites sorties en ville, ils arrivent à supporter le regard des civils, et celui des femmes : ils sont l’horreur de la guerre, ils n’ont pas eu « la chance de mourir »…ils doivent vivre avec ce regard d’autrui.
Une fois la guerre finie, une fois que la médecine et la chirurgie ne pouvaient plus rien faire pour eux, il retrouvaient la vie civile, les planqués qui avaient pu échapper à la conscription, ils devaient retrouver une place dans cette société, et malgré le manque d’hommes, retrouver leur place auprès des employeurs, trouver une épouse….
Pendant des années, ces Gueules Cassées ont eu besoin de la solidarité nationale, je me souviens que la Loterie Nationale organisait périodiquement dans les années 50-60 un tirage spécial des Gueules Cassées.
Malgré le sujet difficile, La Chambre des Officiers est un livre agréable à lire et vite lu. C’est un livre profondément humain, un livre sur l’amitié nécessaire pour surmonter bien des difficultés. 
C’est aussi un livre qui doit permettre à chacun de changer son regard sur les autres, sur l’infirmité, le handicap…

Premier roman de Marc Dugain, ce livre reçut plusieurs prix littéraires.


Qui est Marc Dugain


Quelques lignes pour découvrir

  • « La guerre de 14, je ne l’ai pas connue. Je veux dire, la tranchée boueuse, l’humidité qui transperce les os, les gros rats noirs en pelage d’hiver qui se faufilent entre des détritus informes, les odeurs mélangées de tabac gris et d’excréments mal enterrés, avec, pour couvrir le tout, un ciel métallique uniforme qui se déverse à intervalles réguliers comme si Dieu n’en finissait plus de s’acharner sur le simple soldat. ». (Première phrase P. 9)
  • S’il n’y avait pas cette foutue croyance dans la vie éternelle, les hommes n’iraient pas a la boucherie avec une telle conviction. » (P. 15)
  • « Je ne crois pas en Dieu, mais cela ne m’empêche pas de penser qu’on a une bonne étoile, et je compte sur la mienne. Certains hommes rencontrent la mort avant d’autres, et je crois que l’homme qu réfléchit sur la mort l’éloigne. Comme si ce dialogue et cette vigilance tenaient l’ennemi en respect. » (P. 28)
  • « Dans cette grande salle sans glace, chacun d’entre nous devient le miroir des autres. » (P. 52)
  • « Ce qui différencie l’animal de l’homme, c’est que l’animal ne fait aucune place au futur. Dans mon cas ce serait une commodité. Mais le présent n’apporte aucun soulagement non plus. » (P. 57)
  • « Je ne sens aucune amélioration sur le chemin de la déchéance. » (P. 63)
  • « Ce n’est ni l’image de ma mère, ni celle de ma sœur ou de mon grand-père qui m’empêchent d’appuyer sur la détente; c’est simplement l’idée que je suis en train de terminer un travail commencé par les Allemands. » (P. 64)
  • « Car moi, le mutilé de la face, je ne vieillirai pas. La guerre m’a fait vieillard à vingt-quatre ans. Je n’ai pas eu le courage de me suicider. J’ai eu le courage de ne pas me suicider. La rancœur, l’aigreur menacent. Je fais face à l’ennemi intérieur. » (P. 66)
  • « La vie continue comme une rumeur que le bruit du front ne suffit pas à couvrir. On peut donc avoir vingt ans, ne pas être à la guerre, être entier. Ces gens du dehors ne sont pas des miens, je suis bien mieux ici, au milieu de mes camarades . » (P. 76)
  • « Non, ce qui nous avait réunis dès les premières semaines de la guerre, c’était une décision tacite de renoncer à toute introspection, à toute tentation de contempler le désastre de notre existence, de céder à une amertume où  le désabusement alternait avec l’égoïsme du martyr. » (P. 84)
  • « Les gens défigurés ont ceci de particulier qu’on les remarque, qu’on ne voit qu’eux, et que, dans le même temps, on ne les voit pas. » (P. 151)
  • « Je ne suis pas historien, et je n’ai pas l’intention de le devenir. Ce n’est pas parce q’on a été intimement mêlé à une époque qu’on peut prétendre en détenir la substance, même après de longues années. Je voudrais cependant me laisser la liberté de dater, sinon un événement, du moins le début d’une époque celle d’une France qui sacrifie à la peur, qui se cherche des boucs émissaires. Il me semble que cette attitude, si opposée caractère de « ceux de 14 », a commencé à prendre le dessus à partir des années 20.
    Même les enfants avaient changé. Je me souviens d’un jour où une dizaine d’entre eux, assis dans un square, se sont mis à rire de moi en faisant mine de me lancer des pierres.Pendant toutes les années qui avaient suivi la guerre nous avions suscité la pitié, la compassion, souvent la gêne – mais jamais la peur qui commande de se défendre de ceux qui dérangent. » (P. 157)

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