« Banzo, mémoires de la favela » – Conceicao Evaristo

Banzo, mémoires de la favela.jpgTous vivent dans une ces favela brésiliennes..dans quelle ville ? On ne le saura pas, mais qu’importe ! C’est LA favela type proche des grandes villes mais sans lien avec celles-ci. Leur monde se limite à ces taudis. Une favela faite de poussière quand il fait beau et de boue les jours de pluie, construite au grès du temps, de bric et de broc, où vivent des petites gens, travaillant sur des chantiers, des femmes délaissées ou veuves, des femmes de ménage, des vieux qui attendent la mort..un bidonville ou presque aux portes d’une grande ville, qu’on ne verra jamais. Un bidonville dont personne ne sait à qui appartient le sol. C’est facile de les expulser sans recours possible.

Personne ne souhaiterait y vivre ni même visiter cette favela, ce monde à part, fait de petites gens demandant peu et vivant de peu. Des petites gens qui s’appellent Onc’Toto, Cidinha-Cidoca, Mémé Rita, Vieille Maria, Tite-Maria, Le Nègre Alirio, Ditinha, Beto, La Noire Tuina…Ils et elles se retrouvent aux robinets collectifs, là où se remplissent les baquets de celles qui lavent le linge des riches, ou à l’occasion des fêtes, des matches de foot dans la poussière. Chaque fois qu’il pleut, les maisons sont trempées, les rares habits sont salis par la pluie qui s’infiltre dans les maisons et mouille tout, les murs gorgés d’eau se fissurent et tombent parfois sur les occupants. Ce n’est pas le luxe, mais c’est leur vie, une vie faite d’amitié, de partage, de vie en commun. L’alcool permet d’oublier cette détresse et cette misère.
Une vie que les tracteurs viennent détruire…il faut partir leur dit-on. On leur donne un peu d’argent pour leur bicoque, argent qu’ils dépenseront aussitôt….il est tellement rare, ou quelques planches et des briques pour s’installer dans une autre favela…Ils partiront dans une bétaillère où s’entasseront plusieurs familles et leurs maigres biens…une bétaillère, comme des animaux, manifestation si besoin était de l’intérêt que leur portent ceux qui détruisent la favela. D’autres parmi eux, plus pauvres, iront vivre dans la rue.
Tous ont le banzo, cette nostalgie mortelle qui frappait les Noirs esclaves arrivés d’Afrique, une nostalgie qui les suit de génération en génération. Un « banzo » qui peut se transformer en violence, souvent contenue. Ils sont tous descendants d’esclaves. Elles sont femmes de ménage, voire prostituées, ils sont ouvriers sur les chantiers.  Ils sont tous pauvres mais donneraient des leçons de dignité, de partage et de courage à beaucoup: « des pauvres plus égoïstes dans leur misère que des riches dans leur opulence ». Certains sont plus résignés que d’autres engagés depuis toujours dans des luttes syndicales.  
L’éducation, l’enseignement permet d’envisager une autre vie, alors les gamins vont quelques années à l’école, au moins ils auront le plaisir du goûter. Tite-Maria est l’une d’elle. « Tite-Maria savait que la favela n’était pas le paradis. Qu’elle était même plus proche de l’enfer. Pourtant, sans trop savoir pourquoi, elle demandait de tout coeur à Notre-Dame d’empêcher sa destruction, d’améliorer la vie de tous, de les laisser tous vivre ici ». Elle a appris à lire et à écrire, alors elle raconte cette vie.
Tous savent que la lecture permet l’émancipation, la connaissance, alors certains plus instruits l’enseignent aux gamins. « …quand une personne savait lire ce qui est écrit et ce qui ne l’était pas, elle faisait un pas crucial vers sa libération.«  La solidarité n’est pas un vain mot. 
En faisant parler tour à tour chacun des personnages, Conceicao Evaristo écrit un roman dérangeant. En nous faisant découvrir un autre monde, celui de Brésil pauvre, de ce monde des favela, elle nous interpelle. Chaque grande ville du Brésil a sa favela, son bidonville, une favela qu’on ignore souvent sauf au moment du Carnaval. Mais ce n’est plus le carnaval, la fête, les couleurs, mais le quotidien poussiéreux de brésiliens très pauvres, et si on transpose chez nous, en Europe, de clandestins qu’on ignore….
Par la voix de Tite-MAria, elle fait exister ces brésiliens écartés, ces sans-voix cachés, ce bétail humain rejeté, ces hommes et femmes qu’elle aime, cette part de nostalgie, de « banzo » de « saudade » qui font  partie de son âme et de sa personnalité. 
Elle donne ainsi une voix, des voix, des visages à cette résistance qui anime de générations en générations ces descendants d’esclaves et à ces femmes toujours plus opprimées que les hommes, ces femmes héroïnes de ce roman.
Un « écrit-vie » passionnant qui ne peut laisser indifférent : le Brésil et ses favelas est parfois à nos portes. : « la richesse, l’opulence, le gaspillage, l’avoir-beaucoup de peu d’hommes » face à « l’avoir-rien de beaucoup d’hommes. »

Écrit en 1988, et publié pour la première fois en 2006, un livre toujours plus d’actualité. Pas seulement au Brésil.

Malheureusement.



Quelques extraits
  • Mieux vaut un chien ami, qu’un ami chien. » […] Mieux valait être un chien et l’ami du maître, qu’être un homme et ne jamais être son ami. » (P. 16)
  • « Les moustiques n’entrent pas dans une bouche fermée, mais les rires et les sourires non plus. » ( Mémé Rita – P. 25)
  • « Il vieillissait parce qu’il faisait un bilan de sa vie et réalisait que la mort était l’unique porte de sortie. » (P. 52)
  • « Il connaissait des pauvres capables de donner le peu qu’ils avaient, et des pauvres plus égoïstes dans leur misère que des riches dans leur opulence. » (P. 37)
  • « Tite-Maria savait que la favela n’était pas le paradis. Qu’elle était même plus proche de l’enfer. Pourtant, sans trop savoir pourquoi, elle demandait de tout coeur à Notre-Dame d’empêcher sa destruction, d’améliorer la vie de tous, de les laisser tous vivre ici. » (P. 49) 
  • « Elle savait que la mort résout les problèmes de celui qui meurt mais rarement de celui qui reste. » (P. 53)
  • « Dans chaque entreprise où il travaillait, le Nègre Alirio se faisait de nouveaux frères et de nouveaux ennemis parmi les patrons. » (P. 108)
  • « Les forts restent toujours forts, et les faibles toujours faibles, et la situation ne changera jamais. » (P. 110)
  • « Il fallait vivre, « vivre du vivre ». La vie ne pouvait se résumer à cette misère crevarde. Elle réfléchit, chercha tout au fond de dedans-elle ce qu’elle pouvait faire. Son cœur étouffait, à l’étroit dans sa poitrine.
    La pensée surgit, rapide et limpide comme l’éclair : un jour, elle écrirait tout. » (P.182)
  • « Oui, elle irait de l’avant – et maintenant elle savait qu’elle serait son arme : l’écriture. Un jour, elle raconterait, libérerait, ferait résonner les voix, les murmures, les silences, les cris étouffés de chacun et de tous. Tite-Maria écrirait un jour la parole de son peuple. » (P. 201)

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