« Photo de groupe au bord du fleuve » – Emmanuel Dongala

Photo de groupe au bord du fleuveJe suis bien incapable de dire comment j’ai connu ce livre qui figurait depuis des mois dans la liste toujours plus grande des ouvrages que je souhaite découvrir, afin continuer à voyager jusqu’au jour du  grand départ… 
Emmanuel Dongala, que j’ai découvert avec ce titre m’a transporté au cœur de l’Afrique Noire…non pas le noir couleur de peau, mais le Noir de la corruption, de la condition des femmes, de l’obscurantisme des sorciers, des superstitions, des viols, des mariages forcés, des veuves que la belle famille spolie et jette à la rue, le noir des dictateurs brassant des milliers, presque des millions de francs CFA pour les meilleures bouteilles de champagne et méprisant une population qui tous les jours trime pour manger.

C’est aussi le noir du SIDA, des magouilles..
Photo de groupe au bord du fleuve, (il faudra attendre les dernières pages pour en comprendre le titre) est le film de quelques jours de la vie de quelques femmes africaines, l’histoire d’une grève, d’une répression.. Méréana, Ma Bileko, Iyissou, Laurentine Paka, Anne-Marie Ossolo, Moyalo, Moukiétou, Batatou, et quelques autre ont toutes été contraintes par les hasards de la vie, les séparations ou les viols, de se retrouver chaque matin au bord du fleuve afin de réduire en gravier, au marteau, les blocs de pierre qu’il charrie et laisse sur les rives.
Il leur faut un jour sous le soleil pour obtenir un sac de gravier, vendu dix mille francs..un sac que des marchands revendent cinquante mille francs au dictateur qui se fait construire un aéroport international…Parce qu’elles sont des femmes qui ont chacune le besoin personnel de gagner un peu d’argent, elles sont les premières victimes du principe partagé à tous les niveaux du pays : gagner toujours plus de fric sur le dos des plus faibles et vivre dans l’opulence en les exploitant, en ignorant leurs souffrances. Et ceci si possible bien sûr, grâce à la charité internationale, aux dons et crédits octroyés au titre du développement. Pourquoi donc leur payer le gravier plus cher ?
Dans ce système politique et social, l’homme a tous les droits : celui de répudier sa femme, de violer des gamines… mais bien sûr aucun devoir…Une femme n’a pas d’enfant ? Il est impensable que l’homme soit stérile, c’est la faute de la femme qui sera alors jetée à la rue !
A noter: « ….un mari, comme un chef, ça se respectait. »
Cette grève sera réprimée par la police qui tirera et tuera… ce qui nous donne l’occasion de découvrir l’hôpital, le système de santé, le fonctionnement du régime policier, la torture.
Je vous laisse découvrir la suite, faite de manipulations, de pressions, de promesses et de bassesses et j’en passe. 
Vont-elles obtenir satisfaction
Méréana est la porte parole de ces femmes grévistes. Elle a été jetée à la rue par son mari député pro-gouvernemental. C’est elle la narratrice du livre. Elle prend donc le lecteur à témoin en le tutoyant, tout au long du livre. Cette forme narrative nous interpelle, nous indigne, nous fait aussi souvent sourire.
Chaque matin de grève, au réveil Méréana écoutera la radio locale, forcément gouvernementale, dont l’auteur retranscrit les informations en début de quelques chapitres : Sourires ou indignations garantis. 
Critique d’une certaine Afrique, celle de ces dictateurs, ce serait trop long de les citer, « Photo de groupe au bord du fleuve » est aussi un plaidoyer pour nous faire prendre conscience de la condition de certaines femmes, celles qui n’ont pas pu s’élever ou qui sont tombées, celles qui ont créé des entreprises, celles qui sont proches du pouvoir…Critique féroce de cette Afrique dans laquelle tous les modes de gouvernement cohabitent, comme cohabitent des femmes multimillionnaires, chefs d’entreprises dynamiques et des femmes au bas de l’échelle sociale. 
Mais rien n’est acquis : si les ascensions sont rapides, elles peuvent être suivies de chutes encore plus rapides.

Je reparlerai bientôt d’Emmanuel Dongala


Quelques extraits
  • « Rien qu’en regardant le train de vie des hommes politiques et de leurs familles, tu savais que l’argent tombait sur le pays aussi généreusement que la pluie en saison humide, et ceci d’autant plus que ton ex-mari, incapable d’entretenir la voiture d’occasion que vous aviez achetée à deux, à peine capable de payer le loyer sans ton apport, avait acquis depuis votre séparation deux voitures dont une 4×4 japonaise pour sa petite nana qui ne cessait de te narguer au volant de la voiture chaque fois qu’elle te croisait allant à pied sous le soleil. » (P. 18)
  • Comme dans un camp de bagnards, une quinzaine de femmes cognent la pierre comme toi, qui pour nourrir ses enfants et les envoyer à l’école, qui pour soigner une mère ou un mari malade, qui pour tout simplement survivre ou alors qui, comme toi, pour se procurer au plus vite une somme d’argent dont elle a un besoin urgent. Combien d’heures encore, combien de jours encore pour y arriver. » (P. 26)
  • « Tu lui avais demandé ce que lui il aurait fait si c’était toi qui rentrais à des heures indues, la panse bourrée de bière. Il avait gueulé que c’était lui l’homme et que tu devais savoir où était ta place. » (P. 27)
  • « Tu sortis tôt le matin. Tu ne pouvais pas aller à la police, tu ne pouvais pas aller à la justice parce que les maris avaient toujours raison ici, la loi de la tradition étant plus forte que celle de l’État  Il ne te restait plus que tes parents. » (P. 28)
  • « Ne te fie pas aux lois qui sont sur le papier. Ils les écrivent pour plaire à l’ONU et à toutes ces organisations internationales qui leur donnent de l’argent et les invitent à leurs conférences. La vraie loi, celle que nous subissons tous les jours, est celle qui donne toujours toujours l’avantage aux hommes. » (P. 55)
  • « Lui vivait dans la crainte de son dieu et ne pouvait l’engueuler quand il le lâchait, elle, ses dieux craignaient sa colère car, si l’un d’eux n’avait pas rempli la mission qu’elle lui avait assignée, elle le punissait en arrachant une jambe ou un bras à la statuette qui le matérialisait. » (P. 58)
  • « Qui a dit que les miracles n’existaient pas? Ton quartier a du courant ce soir et tu es contente car la distribution d’électricité dans la ville est comme la loterie, un jour vous l’avez, un autre jours vous ne l’avez pas. » (P. 60)
  • « Mais qu’attendre des gens d’un pays qui avaient honte de reconnaître l’existence de la maladie et camouflait la réalité sous le terme « syndrome inventé pour décourager les amoureux »? Nelson Mandela n’avait pas eu honte de divulguer au monde que son fils en était mort, toi non plus en ce qui concernait ta sœur. La seule différence est que tu précisais toujours que le contaminateur était son mari. » (P. 61)
  • « Tu comprends pourquoi dans un pays pauvre comme le tien, et par dessus tout corrompu, les gens non seulement peuvent s’accrocher au pouvoir  mais sont prêts à tuer pour y rester. tu comprends les hôtels à trois mille dollars la suite, le champagne à sept cent cinquante dollars la bouteille, les maîtresses . » (P. 179)
  • « Heureusement, Dieu merci., il y a des gens qui savent tirer profit de la situation. Il n’y a pas d’eau courante à l’hôpital ? Alors il y a des gens qui montent et descendent les escaliers pour vous vendre des bidons d’eau. Il n’y a pas de toilettes Alors il y a des gens qui parcourent les salles, offrant de vider les seaux d’excréments ou de pansements souillés. Il n’y a pas d’ascenseur ? Alors il y a des gens qui vont et viennent dans les couloirs offrant de transporter par les escaliers les corps des malades qui ont eu la mauvaise idée de mourir à l’étage. Ainsi les malades ont de l’eau, les excréments sont évacués, les cadavres sont portés à la morgue, tout fonctionne donc bien. Et si le peuple n’y trouve rien à redire, pourquoi se décarcasser à changer les choses puisque ce qui est routine quotidienne ailleurs est miracle ici? C’est un miracle quand on tourne le robinet et que l’eau coule, c’est un miracle quand en appuyant sur le commutateur l’électricité jaillit, c’est un miracle quand à l’hôpital on vous offre un comprimé gratuit d’aspirine. » (P. 247)

Une réflexion sur “« Photo de groupe au bord du fleuve » – Emmanuel Dongala

  1. Très beau billet. Ma première rencontre avec cet auteur, avec son titre « Johnny chien méchant » m’avait déçue (je l’avais trouvé sans subtilité) mais ma rencontre avec ces femmes du bord du fleuve a en revanche été une sacrée expérience ! A partir de cet épisode de révolte, l’auteur brosse en effet un large portrait de cette société corrompue et patriarcale.

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