« Le Jour d’avant » – Sorj Chalandon

Le jour d'avantLe 27 décembre 1974, 42 mineurs perdaient la vie dans un accident au fond de la fosse 3 de la mine de Liévin, dans le Pas-de-Calais…un accident de plus, encore plus grave que les autres…Les obsèques de ces 42 hommes furent célébrées en présence de nombreux officiels, de ministres.
Toute le France était en deuil.
 C’était un vendredi. On ne faisait pas le pont à cette époque, pas de trêve de fin d’année non plus pour ces hommes, il fallait produire,  toujours produire plus, sortir du charbon parfois au mépris de la sécurité. Une poche de grisou, de la poussière de charbon due à des défaillances du système d’aspiration, à des négligences …la course à la productivité au mépris du danger…
C’est l’explosion…Celle qui prive les hommes d’air, qui les brûle ! Impossible d’en réchapper.

Obsèques officielles, plaque souvenir à l’entrée de la mine..Jojo, frère aîné de Michel n’eut pas ce privilège..Seul survivant de cette explosion, il est « parti sans ouvrir les yeux, le 22 janvier 1975, vingt-six jours après ses 42 camarades », parti oublié de tous, sans cérémonie officielle, sans ministre ni préfet, sans nom sur la plaque . Alors le père hanté par cette injustice écrira à l’attention de Michel, ces quelques mots terribles : « Venge-nous de la mine » . Michel cherchera donc à retrouver Lucien Dravelle, chef porion, le contremaître qui cherchant avant tout la productivité de ses hommes ne prit pas précaution de faire aspirer cette poussière explosive de charbon…Pas une une minute à perdre, vite, vite, toujours plus vite.  « Je devais tuer Lucien Dravelle » dira Michel.
Dravelle « complice du grisou »
Sorj Chalandon s’appuie sur cet accident du travail, pour d’une part nous faire découvrir ce monde de la mine, ce travail de forçat de mineurs..plus de 100 ans se sont écoulés depuis Germinal, mais le danger est toujours là. Il pousse la porte de ces corons, de ces maisons toutes pareilles, nous fait découvrir ces terrils, cette âme de mineur, les angoisses des familles. En plus d’un siècle rien n’a changé. Il faut avoir eu le privilège de descendre dans une mine en exploitation, d’y passer plusieurs heures, de vivre dans ces corons l’attente des familles, des épouses et des mères, la peur de l’accident, entendu les cauchemars  des mineurs hanté la nuit par ce danger toujours présent…pour s’émouvoir encore plus que d’autres de cette vérité des descriptions, des atmosphères, des peurs et sentiments… J’avoue que j’ai été ému par cette évocation de cette vie de peur et de poussière…une évocation qui fit remonter un passé familial à jamais disparu.
On perçoit dans chaque ligne la plume de l’écrivain engagé, de ses coups de cœur pour ces hommes, de ces coups de gueule contre ce système dont le maître mot « productivité » les faisait mourir au travail ou les laissait blessés, handicapés à vie. 
En faisant mourir un mineur oublié de tous, presque un mois après ses camarades,  Sorj Chalandon écrit un roman sur la culpabilité, la vengeance, le mensonge, la reconstruction, la douleur de la perte d’un proche, une douleur qui peut causer d’importants troubles psychologiques, presque psychiatriques;.
Mais je ne vous en dis pas plus. 
Vous recevez un nouveau coup de poing; le roman prend une toute autre force, déstabilise le lecteur…
Que c’est bon !

Chapeau !

Éditeur : Grasset – 2017 – 336 pages



Quelques lignes
  • « On disait que son homme n’était pas mort au fond. Pas vraiment. Il était décédé ailleurs et des jours après. Parti en rupin dans les draps blancs d’un hôpital. Ni étranglé par la poussière, ni brûlé par le feu comme les autres, mais d’un arrêt cardiaque sans importance. D’ailleurs, certains ne le comptaient même pas dans le nombre officiel des victimes. Pour lui, rien n’avait existé. Ni Premier ministre, ni écharpe tricolore, ni hommage de personne. Enterré comme un anonyme, par sa pauvre famille et trois gars dévoués. L’injustice ajoutée à la douleur. » (P. 80)
  • « Partir dans la nuit, descendre dans des cages en fer comme un troupeau d’animaux, creuser la roche des heures durant, couché dans un boyau, les bras levés, les oreilles brisées, sans masque, sans lunettes, sans aucune protection, sans rien qui fait la dignité de l’homme. » (P. 91)

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