« Le bâtiment de pierre » – Asli Erdoğan

Le bâtiment de pierreJ’ai découvert l’existence d’Asli Erdogan très récemment…Elle présentait sur France Inter, un matin de fin mars,  la traduction et la parution en France de son premier livre : « L’homme coquillage ». Il était impossible de ne pas se passionner pour cette voix de la littérature turque. D’une part parce que c’est une littérature que je connais mal et qui est peu présente dans nos rayons, mais je me trompe peut-être. D’autre part, car j’apprenais que cette militante avait été victime à plusieurs reprises de la chasse aux sorcières menée par le président de la République turque Recep Tayyp Erdogan et avait connu à plusieurs reprises, la prison et la torture…Prison et torture thèmes du roman « Le bâtiment de pierre ».
Une lecture révoltante et difficile.

Révoltante, d’une part, car elle nous vivre, en un centaine de pages, les douleurs corporelles d’une détenue torturée au cinquième étage de ce bâtiment de pierre qu’est la prison, coups rapidement décrits, scènes de quelques pages difficiles ne constituant pas l’essentiel du roman, indispensables toutefois à la compréhension du reste. Pourquoi a t-elle été arrêtée, quand, que cherche t-on à savoir d’elle en l’interrogeant ?…on ne le saura pas. Mais est-ce si important ?
Difficile d’autre part, car Asli Erdogan nous fait plonger dans les angoisses et délires presque comateux de la personne torturée et terrorisée…Entre deux séances son esprit s’évade vers des cieux meilleurs ou plonge dans les abîmes des délires incompréhensibles des détenus inconscients dont quelques phrases de lucidité émergent…Un texte fait de phrases longues perturbées et troublantes. Rêves et cauchemars, déchéance physique du détenu qui attend les pas de ses gardiens dans le couloir, ou dont les esprits reviennent lentement.
« Quant à moi… Je me suis racontée, encore et encore, de façon partielle, incomplète, erronée. À tout propos, hors de propos. Dans un style dépouillé ou dans la langue de la tragédie… Terrorisée par le spectre de la mort, j’ai rassemblé quatre ou cinq mots au son creux rivés dans le silence, j’ai employé des mots qui se taisent plus qu’ils ne parlent. »
Quelques heures de lecture, pour découvrir cette auteure, ce témoin de la Turquie moderne.
J’en reparlerai, c’est certain
Editions Actes Sud – Traduction  Jean Descat – 2013 – 107 pages

Qui est Asli Erdoğan


Quelques lignes
  • « Au septième sous-sol. Ils étaient apparus, silhouettes silencieuses sculptées dans les ténèbres au sein de l’invisible. Ils marchaient d’un pas dolent, très lentement, comme s’ils étaient chargés de chaînes et traînaient un écrasant fardeau. Ils avaient tous les pieds blessés. Le plus grand – il avait seize ou dix-sept ans – avait entouré d’un morceau de linge sale sa jambe cassée au-dessous du genou. Faute de béquille, il s’appuyait sur le gamin le plus proche, qui avait à peu près la même taille que lui. Il avançait en sautillant, les dents serrées, au prix d’efforts qui déformaient son visage et faisait palpiter ses joues comme des ailes chétives. Il semblait sauter à cloche-pied en un cruel jeu de marelle… Ils passaient, la tête basse, les yeux fixes, le regard éteint, sans dire un mot. Un instant, j’ai oublié où j’étais, je me suis crue dans un hôpital de campagne proche du front, parmi des soldats revenant de guerre. » (P. 32)
  • « Parce que le temps nous est compté. Parce que j’ai entendu ton appel : « Si je pouvais, avec deux yeux, regarder le plafond bas du ciel qui protège le monde, si je pouvais entendre un battement d’ailes, si le vent pouvait souffler dans les coins sombres… » (P. 60)  
  • « Un homme, à lui tout seul ne saurait emplir le monde. Il y a place pour tous. » (P. 67)

Une réflexion sur “« Le bâtiment de pierre » – Asli Erdoğan

  1. Merci pour cette chronique. Je connaissais « le silence même n’est plus à toi », plus d’une vingtaine de texte paru ans la presse. Réflexions sur l’exil et la nécessité d’écrire. Puissant comme celui-ci semble-t-il? A découvrir donc!

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