« Les mains du miracle » – Joseph Kessel

Les mains du miracleCe n’est pas le livre qui vient spontanément à l’esprit quand on évoque Kessel, et pourtant…quelle claque ! Je suis encore sur le coup de l’émotion. Si un autre l’avait écrit, on aurait crié à l’affabulation, à la contre-vérité…Mais venant de Kessel ! Quand même !
Tout le monde a entendu parler d’Himmler, ce fou, cet homme -mais est-ce vraiment un homme ou plutôt un monstre- responsable de la mort de millions de Juifs, de la torture de milliers d’hommes et de femmes opposants politiques ou résistants, responsable de tous ces camps, de toutes ces déportations…de cette horreur, un homme commandant les SS
Jamais je n’avais entendu parler de Félix Kersten, ce médecin qui chaque jour ou presque soignait Himmler, calmait les douleurs insupportables qui lui tenaillaient le ventre.
Quoi ? un salaud de plus ? D’autres médecins, les médecins de la mort, « Les médecins Maudits » décrits par Christian Bernadac, ces médecins qui officiaient au nom de la science nazie dans les camps et menaient des expérimentations monstrueuses sont beaucoup plus connus par la littérature que Kersten.

Kersten était un Finlandais, vivant aux Pays-Bas, où il possédait une maison. Il avait même soigné des membres de la Cour du Pays-Bas. 
Alors même que ce pays était en guerre contre l’Allemagne nazie, il prodiguait chaque jour ou presque des soins à Himmler, calmait les douleurs qui tenaillaient son corps, et venait le soigner sur un simple appel de sa part…Il lui avait été présenté par un de ses amis. Kersten était un masseur formé aux massages chinois. Il avait le don de comprendre l’origine des douleurs d’un malade par la palpation avec ses mains et les soignait par des massages.  
Pendant des années, il a calmé Himmler, il faisait partie de ses proches, de ses intimes et se permettait de lui suggérer de refréner ses colères qui, toutes, aggravaient ses maux. Il pouvait lui téléphoner, l’approcher quand il le voulait et devenait, de ce fait, haï de bien de dignitaires nazis, certains allant même jusqu’à organiser des attentats pour l’éliminer. Il était le protégé d’Himmler….intouchable même par Heydrich ou Kaltenbrunner.. Protégé !
Mais surtout, et Kessel, journaliste l’évoque, Kersten a profité de cette présence quotidienne ou presque, de cette proximité avec Himmler, du calme qu’il lui apportait, pour obtenir de lui des libérations de prisonniers, de Juifs …etc. Il le voyait sans uniforme, pantalon posé sur un dossier de chaise, en chemise…Bref pas le genre de situation qui permet d’en imposer !
Il savait le caresser dans le sens du poil…Il a régulièrement pu transmettre en toute confidentialité des renseignements aux pays ennemis de l’Allemagne nazie et recevoir des informations de leur part. Il était en relation permanente avec les réseaux de résistance ennemis de l’Allemagne nazie. Il pouvait librement circuler en Europe..La signature de ses laisser-passer lui ouvrait toutes les barrières, toutes les portes, et , chose incroyable, téléphonait librement à l’étranger ! 
Soigner un nazi pour lui apporter un mieux être n’est pas du tout admirable, loin de là. « Himmler, c’était un État dans l’État : celui de la délation, de l’inquisition, de la géhenne, de la mort indéfiniment multipliée » écrira Kessel.Par contre, utiliser cette proximité avec Himmler afin d’obtenir la grâce de condamnés, la libération de prisonniers politiques ou autres, pour transmettre des renseignements ne peut que forcer l’admiration. Mais il a pu obtenir bien plus de la part du bourreau. Il a pu organiser dans les derniers jours de la guerre une rencontre entre le nazi et Norbert Masur, délégué du Congrès Juif Mondial, faire sortir sous escorte SS un train de  Juifs vers la Suisse quittant les camps, obtenir que les camps de concentration ne soient pas dynamités lors de l’avancée des armées alliées…Et j’en passe..
Parce qu’il était proche d’Himmler, qui lui faisait confiance, il a pu lire des documents hautement confidentiels notamment sur l’état de santé d’Hitler, l’origine de sa folie, et d’autres hautement classifiés plus politiques ou très stratégiques.
Kersten ne fut nullement inquiété de cette proximité avec ce fou sanguinaire à la fin de la guerre. Il fut même doublement décoré  dans l’Ordre d’Orange-Nassau et fut promu Chevalier de la Légion d’honneur. 
Oui, c’est une vraie surprise de lire ce destin, cette part qui m’était inconnue de l’Histoire grâce à la plume de Kessel. Celui-ci a sans doute romancé une partie de cette vie. Kersten savait manipuler les nerfs douloureux, mais il excellait aussi dans l’art de la manipulation des hommes…des tyrans. « Mais de là, tout de même, à pétrir Himmler comme une glaise molle ! » écrira-t-il dans le prologue. 
D’autres sources et non des moindres, mettent en doute les thèses rapportées par Kessel…qui douta lui aussi beaucoup, comme il le précise dans le prologue. Il a rencontré Kertsen, a parlé longuement avec lui pour écrire ce témoignage! 
A-t-il été lui aussi manipulé par cet homme décoré et peut-être affabulateur, qui ne fut pourtant pas reconnu comme l’un des Justes…?
Affaire à suivre, livre troublant, incroyable, méritant indubitablement un complément de recherche ! Et un recul certain.     

Les mains du miracle de cet homme auraient-elles fait un doigt d’honneur à l’Histoire ?

Éditions Gallimard Folio –  2018 – Parution initiale 1960 – 400 pages

Présentation de Joseph Kessel


Quelques lignes

  • « Pour ce diagnostic indispensable, le praticien disposait dans les corps de quatre pouls et de centres et de réseaux nerveux, dénombrés, repérés par la médecine chinoise depuis des siècles et des siècles. Mais pour instrument d’auscultation, il n’en avait qu’un : la pulpe qui gonflait le bout de ses doigts. » (P. 34)
  • « L’aide de camp entra, salua.
    — Monsieur Kersten est le bienvenu ici, lui dit Himmler. C’est un ordre. Que tout le monde le sache. » (P. 72)
  • « Le 10 mai 1940, la situation de Kersten se résumait ainsi :
    Son pays d’origine – l’Estonie – était annexé à la Russie soviétique contre laquelle, en 1919, il avait porté les armes ; il y était passible de la peine capitale.
    Son pays d’élection, la Hollande, était envahi par les troupes de l’Allemagne hitlérienne, et les nazis hollandais lui en voulaient à mort.
    Son pays d’adoption, la Finlande, se fermait à lui puisque ses représentants les plus qualifiés lui enjoignaient de continuer à soigner le Reichsführer des S.S.
    Kersten se trouvait donc assujetti, rivé à Himmler. Il sentit tout de suite tout le poids de la chaîne. » (P. 97)
  • « Savez-vous, dit-il, pourquoi les gardes S.S. ont l’ordre de photographier les tortures, toutes les sortes de tortures infligées dans les camps ? C’est afin que, dans mille années d’ici, on sache comment les vrais Allemands, pour leur plus grande gloire, ont combattu les adversaires du Führer germanique et la race maudite des Juifs. Et les générations futures vont admirer les images du siècle d’Adolf Hitler et lui en seront reconnaissantes – pour l’éternité. » (P. 212)
  • « Le regard de Himmler s’arrêta sur les mains du docteur. Voilà cinq années que, fortes, douces, habiles, miraculeuses, elles extirpaient la souffrance de son corps. Et, depuis cinq années, le docteur était le seul homme au monde auquel Himmler avait pu livrer toujours davantage ses espoirs, ses craintes, ses rêves. Quel médecin ! Quel confident ! La Finlande aurait pu se montrer cent fois plus ignoble encore – et perfide – que Kersten restait le guérisseur, l’ami, le Bouddha bienfaisant. Malheur à qui oserait toucher un seul de ses cheveux ! » (P. 326) 
  • « Ces gens assistaient à un incroyable paradoxe : un homme qui était, juridiquement, un ennemi de l’Allemagne, un citoyen d’un pays en guerre avec elle, exerçait à sa guise le droit exclusif, interdit à un commandant d’armée et, sauf Ribbentrop, à tous les ministres du IIIe Reich, de téléphoner chaque jour, soit, pour des questions officielles, à celui qui après Hitler était le maître de l’Allemagne, soit, pour ses affaires privées, à la simple et courageuse femme qui s’occupait de son domaine. » (P. 337)

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