« Un océan, deux mers, trois continents » – Wilfried N`Sondé

Un océan, deux mers, trois continentsCertains livres ont le don de vous happer dès les premières pages, de vous couper du monde et de vous plonger dans l’Histoire, dans la honte et le sublime. « Un océan, deux mers, trois continents » fait partie de ces livres que j’ai eu de la peine à refermer, en fin de journée.
Nsaku Ne Vunda, gamin né au bord du fleuve Kongo à la fin du XVIème siècle fut élevé par des missionnaires catholiques, blancs et devint l’un des premiers prêtres noirs. 
Le roi des Bakongos, le charge d’aller plaider la cause des Noirs devant le pape, de partir pour l’alerter du crime que connaissait alors le peuple de son pays, le Kongo, crime commis par des blancs, des portugais, des espagnols, qui trouvaient là une importante source de profits en vendant au delà des mers une main d’oeuvre bon marché, celle des esclaves… 

Alors notre prêtre embarque sur « Le vent Paraclet », un navire qui ne vogue pas vers Rome, mais vers le Brésil, un navire chargé d’hommes et de femmes enlevés à leurs famille, lors de leurs travaux dans les champs, vendus par des voisins qui lorgnent sur leurs champs…Sur ce bateau, Nsaku Ne Vunda est « un intrus , une erreur », le seul qui a des états d’âme pour ses coreligionnaires, le seul Noir qui ne soit pas enchaîné, frappé. Les marins lui font cependant bien sentir que malgré ses habits religieux, il ne reste à leurs yeux que l’un de ces nègres, qui n’ont qu’une valeur marchande, celle qu’on pourra obtenir des propriétaires terriens blancs à l’arrivée. 
Enchaînés, couchés dans leur merde, sortis de temps en temps pour être lavés, les plus chanceux se jettent à la mer, et rejoignent les cadavres de ceux qui n’ont pas survécu aux coups. Quant aux femmes…je ne vous fais pas un dessin. Tous sont nourris avec le minimum…il ne faut pas que la marchandise se déprécie, et le bénéfice doit être le plus important possible. Les mutineries sont difficiles à organiser, mais dans tous les cas, vivement réprimées et matées   
Voyage littéraire difficile à supporter parfois dans ce navire négrier, éprouvant et dérangeant du fait du réalisme des descriptions, des situations, de la cruauté. Réalisme rarement lu en ce qui me concerne. Quel texte ! 
A l’arrivée, les familles seront séparées, tous seront vendus, après avoir été lavés, décrottés, afin d’être présentables, et de tenter de cacher la maigreur née de ces mois de mer et de faim. Il faut alors mettre en valeur ces terres lointaines qui viennent d’être découvertes, des terres sources de nouvelles richesses
Au retour, le bateau est chargé de pierres précieuses, d’alcool, d’or, de richesse afin de rejoindre l’Europe, le Portugal….là ou se trouvent toutes ces familles tous ces gens perruqués et poudrés qui profitent de cette ignominie….le commerce triangulaire était né. Grâce à l’argent gagné ces navires négriers repartaient vers ces armateurs européens, le ventre chargé de rhum, d’or, de pierres précieuses, de bois rares…Le rhum coule à flots, les bateaux lourdement chargés sont parfois attaqués par les pirates qui ne font pas de quartier, les hommes passent au fil de l’épée. Ces pertes difficiles mais acceptables font partie des risques de ce trafic lucratif. 
Nsaku Ne Vunda poursuivra son voyage vers le troisième continent, vers l’Europe, vers le Portugal puis vers le Pape. 
Là d’autres hommes sont brimés, frappés, tués ….ceux qui ont le malheur d’être nés Juifs. 
Même si le terme du voyage approche, il n’est toutefois pas achevé, la vie n’est pas tranquille…..des bandes armées rodent….les « nègres » sont encore rares sous ces cieux, rares et différents même au Vatican…
Trois ans de voyage, quelques heures de lecture, pour atteindre Rome, pour découvrir le destin de cet homme, devenu Dom Antonio Manuel lors de son ordination.
buste Nsaku Ne Vunda.jpgAujourd’hui encore on peut admirer  dans le baptistaire de la basilique Sainte-Marie-Majeure, située à proximité de la Gare centrale Termini de Rome, le buste de cet ambassadeur kongo réalisé par l’artiste Francisco Caporale, dont il rappelle  la mission et la mort.
Un roman documenté qui rappelle une part honteuse de l’Histoire…..l’ignominie côtoyant la grâce.
Malgré parfois quelques longueurs, le roman est agréable, le style est plaisant.
Belle découverte
Éditions Actes-Sud – 2018 – 268 pages

Présentation de Wilfried N’Sondé


Quelques lignes
  • « Je vins au monde vers l’an de grâce 1583 sous le nom de Nsaku Ne Vunda, et fus baptisé Dom Antonio Manuel le jour où l’évêque de l’Église catholique du royaume du Kongo m’ordonna prêtre. Aujourd’hui, on appelle “Nigrita” la statue de marbre érigée à mon effigie à Rome en janvier 1608 par les soins du pape Paul V. » (P. 9)
  • « Il vit aussi dans cet arrangement l’occasion de se débarrasser non seulement d’un grand nombre de prisonniers de guerre qui menaçaient de se rebeller, mais aussi de ses plus farouches ennemis politiques ainsi que de toute leur famille. Et puis son royaume comptait bien assez de criminels et de bons à rien qu’il pourrait exiler loin de ses terres. » (P. 19)
  • « Pour mettre en valeur le Nouveau Monde et en tirer un maximum de profit furent inventées en Europe des idées insensées, d’une violence inouïe, un raisonnement abject de hiérarchisation des êtres humains selon une échelle qui en reléguait certains au rang d’animal : le racisme et son vocabulaire réducteur et infamant. Un système qui aboutit à la déshumanisation de mes frères bakongos et de l’ensemble des peuples du continent africain au sud du Sahara, dégradés au statut de masse indifférenciée définie selon une couleur, et de réservoir inépuisable de main-d’œuvre bon marché. » (P. 121)
  • « Seuls débarquaient sur nos terres des individus sans scrupule obsédés par l’argent, prêts à piller sans limite les métaux enfouis dans nos sols, les animaux et les êtres humains. » (P. 200)

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