"De purs hommes" – Mohamed Mbougar Sarr

« Après tout, ce n’était qu’un góor-jigéen »…..

…Rama son amie vient de lui montrer une vidéo qui fait le buzz, comme on dit, une vidéo qui va de portable en portable, une vidéo dont tout le monde parle…le film d’un cadavre qu’on déterre, qu’on arrache de nuit à la terre sacrée du cimetière…terre musulmane réservée uniquement aux bons musulmans…Il était sans doute un « góor-jigéen », un homme-femme en sénégalais…un terme de mépris comparable à notre « pédé »

Un « après-tout » prononcé par la narrateur, un »après-tout » qui résume le livre…un »après-tout »t qui peut traduire le dégoût devant de tels actes, mais aussi les justifier…

Ndéné Gueye, narrateur est un jeune professeur d’université, il est tolérant et ne porte pas de jugement sur l’homosexualité. Il enseigne la littérature à ses étudiants et parle sans aucune difficulté des poètes maudits, Verlaine et Rimbaud…malgré les interdictions du ministère, qui ne souhaite pas que la vie dissolue de ces deux homosexuels soit présentée…

Car c’est bien connu, ce sont les Blancs et la colonisation qui ont introduit l’homosexualité dans le monde musulman…une pratique inconnue auparavant….! 

Ndéné Gueye va tenter de tout connaître de cet homme, de rencontrer ceux qui l’ont connu. Il approchera le monde de la nuit, le monde des travestis, qui font les belles soirées de Dakar, ces soirées dans lesquelles la foule s’amuse. Là, peut-être, trouvera-t-il les réponses attendues. 

Son intérêt subit pour ce monde est mal compris de tous, depuis son amie Rama, jusqu’à sa famille, notamment son père qui dirigea la prière du vendredi soir en remplacement de l’imam, malade.

Un roman fort et dérangeant qui dénonce avec courage l’hypocrisie acceptée de tous, une hypocrisie promue par la religion, une hypocrisie au nom de l’islam. 

« Nous sommes très nombreux dans ce pays à être de formidables comédiens sur la scène religieuse, histrions déguisés, masqués, grimés, dissimulés, virtuoses de l’apparence…. »

Au delà du roman et de la recherche de la vérité, le texte aborde d’autres questions plus philosophique ou culturelles nées de cette quête, notamment la naissance des rumeurs, les jugements d’autrui nés de suppositions, de ces on-dit, mais aussi ces discours répétés par des perroquets incapables d’analyse. 

Après-tout si un homme rencontre et parle à des homos, c’est peut-être…. c’est certainement parce qu’il est lui aussi homo…

Non?

Les dernières pages bousculent le lecteur, l’interrogent et le mettent face à de possibles contradictions. 

J’ai lu ce livre au lendemain d’autres lectures récompensées par des prix littéraires, qui ne me paraissaient pas totalement justifiés, pour certains d’entre eux.

Je ne comprends pas comment une telle écriture dérangeante et courageuse ait pu passer à côté de ces récompenses et puisse rester dans un anonymat qui me déçoit. 

Surtout également parce que ce roman met en évidence des faits de société, des dérives idéologiques, qui éloignent certains pays et certains peuples de la tolérance, de l’acceptation des différences…tout ça au nom d’une religion, ou plutôt au nom d’interprétations de textes religieux…de l’intégrisme religieux !

« Un bon pédé est un pédé mort »

Ces dérives et ce rejet de la différence tuent dans le pays de l’auteur. Il mérite beaucoup plus de lumière

« Méfiez-vous des personnes qui prétendent ne pas vous juger : elles l’ont déjà fait, peut-être plus durement que les autres, même quand elles sont sincères, surtout quand elles sont sincères. »

Éditeur : Philippe Rey – 2018 – 190 pages


Présentation de Mohamed Mbougar Sarr


Quelques lignes

  • « Nous filons la métaphore de notre époque. Époque d’aveuglement généralisé, où la lumière technologique nous éclaire moins qu’elle ne nous crève les pupilles, plongeant le monde dans une nuit continue. » (P. 9)
  • « À trente-sept ans, je m’étais résigné à la médiocrité ordinaire de l’université de mon pays. » (P. 24)
  • « Si un gay était repéré, à tort ou à raison perçu comme tel, charge était à sa famille de se disculper : elle devait certifier qu’elle abominait ce mal, soit en coupant tout lien avec l’accusé, soit en faisant montre d’une violence encore plus grande à son encontre. C’était, pour cette famille que la honte avait recouverte d’un mauvais nuage, le seul moyen de sauver sa réputation. C’était l’unique façon, pour elle, d’éventer ce redoutable soupçon qui équivalait à une mort sociale : être un vivier de pédés, receler le gène transmissible du péril gay. » (P. 48)
  • « C’est la signification même de l’intégrisme, comme je te le disais. L’argument de l’absence historique d’homosexualité en Afrique a été depuis longtemps démonté par la recherche. Le problème, c’est que ces faits ne sont connus que d’une minorité de chercheurs, qui en parlent dans des revues d’audience restreinte, parce qu’ils n’osent pas en parler dans les tribunes destinées au grand public. Ils ont peur. Mais les preuves sont là… » (P. 86)
  • « Si on vous déclare : « Il paraît, monsieur, que vous êtes un pédé patenté », que peut-on répondre ? Sans doute rien. » (P. 157)
  • « Tout le monde ici est prêt à tuer pour être un apôtre du Bien. Moi, je suis prêt à mourir pour être la seule figure encore possible du Mal. » (P. 191)

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