« La Supplication : Tchernobyl, chroniques du monde après l’apocalypse » – Svetlana Alexievitch

Sinistre matin du 26 avril 1986…

À 1 h 23, ce matin là, les techniciens de la centrale nucléaire, vont à la suite d’une fausse manœuvre de sécurité, donner une célébrité mondiale à cette ville ukrainienne…Ils vont par la même occasion faire vaciller tous ceux qui prônent le développement de l’énergie nucléaire et donner un argument de poids à tous ceux qui au contraire en craignent les dangers. 

Le réacteur numéro 4 de la centrale nucléaire de Tchernobyl vient d’exploser !

Affolement général : on envoie immédiatement sur les restes du toit béant, des hommes armés de pauvres lances à incendie tenter pour éteindre ces flammes, des hommes marchant avec leurs bottes de pompiers …Ils y restent quelques heures puis sont remplacés.

La fonction de « liquidateur » vient d’être créée. Ces hommes feront tous les métiers et prendront tous les risques pour tenter d’éteindre ces flammes, pour intervenir à proximité de la centrale…des fourmis sacrifiées par le pouvoir en place, par Moscou…« Le bordel russe habituel ».

Drame écologique, drame technique, drame humain, dont on tait les chiffres. Combien de morts ? Top secret.

Les habitants à proximité de la centrale sont évacués, ils ont le temps de prendre une petite valise d’objets personnels, ils laissent sur place les animaux domestiques, adieu veaux, vaches, cochons, chevaux,chiens, chats. D’autres liquidateurs s’en chargeront, les liquideront.

Et même, comble du pire et de l’ignoble, certains seront vendus sur des marchés éloignés de la centrale, portant en eux leur radioactivité.

Certains chiens redeviendront sauvages. 

Non, ce n’est pas un roman, mais une sinistre réalité faite de témoignages que Svetlana Alexievitch recueille, de confidences de veuves de liquidateurs morts en quelques heures dans d’horribles souffrances, jeunes mariées, ou mères de famille perdant un époux ou un fils si radioactifs qu’on leur interdit de le voir et de le serrer dans les bras une dernière fois, des témoignages tous plus dramatiques les uns que les autres, tous plus révoltants, démontrant si besoin était le peu de valeur d’une vie humaine face à de tels drames, témoignages démontrant également que l’Homme est bien démuni face à de telles catastrophes.

Héroïsme et abnégation de ces liquidateurs qui rappelle un peu celui de ces hommes, décrits par Vassili Grossman, combattant pour sauver la patrie face aux armées nazies.

Alors on décide de tout cacher, d’enterrer les animaux morts, les affaires trouvées dans les logements…on enterre même la terre trop polluée…beaux cadeaux pour les générations futures. On cache la poussière sous le tapis !

Chacun garde en mémoire ces photos de barres d’immeubles abandonnés dont les parkings sont gagnés par la végétation, ces bagnoles rouillant sur leurs parkings, ces manèges enfantins à jamais au repos; ces écoles vides,  et aussi ce sarcophage en béton coulé grâce à de hélicoptères survolant la centrale éventrée…Un sarcophage pour tenter de limiter la radioactivité….et présentant des fuites.« Mais l’on procéda à son montage “à distance”  : les dalles furent raccordées à l’aide de robots et d’hélicoptères, d’où des fentes. Aujourd’hui, selon certaines données, la surface totale des interstices et des fissures dépasse deux cents mètres carrés et des aérosols radioactifs continuent à s’en échapper… »

L’Homme n’a pas pu anticiper l’accident et toutes ses conséquences techniques ou humaines. Cette longue suite de témoignages terrifiants le démontre et fait froid dans le dos.« Il n’y a pas de roman de science-fiction sur Tchernobyl. La réalité est encore plus fantastique! »

Une lecture indispensable et terrifiante.

« Avec une hache ou un arc, ou même avec un lance-grenades et des chambres à gaz, l’homme ne peut pas tuer tout le monde. Mais s’il a l’atome à sa disposition…. »

Éditeur : Thesaurus – Actes Sud – Parution initiale en 1999 – Traduction : Galia Ackerman & Pierre Lorrain – 2015


Lien vers la présentation de Svetlana Alexievitch


  • « Vous ne devez pas oublier que ce n’est plus votre mari, l’homme aimé, qui se trouve devant vous, mais un objet radioactif avec un fort coefficient de contamination. Vous n’êtes pas suicidaire. Prenez-vous en main  ! » (P. 577)
  • « Ce livre ne parle pas de Tchernobyl, mais du monde de Tchernobyl. Justement de ce que nous connaissons peu. De ce dont nous ne connaissons presque rien. Une histoire manquée  : voilà comment j’aurais pu l’intituler. L’événement en soi — ce qui s’est passé, qui est coupable, combien de tonnes de sable et de béton a-t-il fallu pour ériger le sarcophage au-dessus du trou du diable —ne m’intéressait pas. Je m’intéressais aux sensations, aux sentiments des individus qui ont touché à l’inconnu. Au mystère. Tchernobyl est un mystère qu’il nous faut encore élucider. C’est peut-être une tâche pour le XXIe siècle. Un défi pour ce nouveau siècle. Ce que l’homme a appris, deviné, découvert sur lui-même et dans son attitude envers le monde. Reconstituer les sentiments et non les événements. » (P. 584)
  • « Ne dis pas que ces pommes viennent de Tchernobyl. Personne ne va les acheter. » (P. 605)
  • « Je conserve une coupure de journal à propos de l’opérateur Leonid Toptounov. Il était de service à la centrale, cette nuit-là. C’est lui qui a appuyé sur le bouton de sécurité, quelques minutes avant l’accident. Mais le système n’a pas fonctionné. On l’a soigné à Moscou. Les médecins disaient  : “Pour le sauver, il lui faudrait un nouveau corps.” Il ne lui restait qu’un petit morceau de peau non irradié, dans le dos. Il a été enterré, comme les autres, au cimetière de Mitino. L’intérieur du cercueil était bardé de feuilles de métal… Il est couvert d’un mètre et demi de blocs de béton doublé de plomb. Son père pleurait, mais les gens lui disaient  : “C’est ton salaud de fils qui a tout fait sauter  !” » (P. 632)
  • « L’incroyable quantité de mensonges liés à Tchernobyl n’a pas d’équivalent, sauf pendant la guerre…. » (P. 686)
  •  
    « Des milliers de tonnes de césium, d’iode, de plomb, de zirconium, de cadmium, de béryllium, de bore et une quantité inconnue de plutonium (dans les réacteurs de type RBMK à uranium-graphite du type de Tchernobyl on enrichissait du plutonium militaire qui servait à la production des bombes atomiques) étaient déjà retombées sur notre terre. Au total, quatre cent cinquante types de radionucléides différents. Leur quantité était égale à trois cent cinquante bombes de Hiroshima. Il fallait parler de physique, des lois de la physique. Et eux, ils parlaient d’ennemis. Ils cherchaient des ennemis. » (P. 744)  

Une réflexion sur “« La Supplication : Tchernobyl, chroniques du monde après l’apocalypse » – Svetlana Alexievitch

  1. Je n’ai pas lu mais l’excellente mini série historique avec témoignages de survivants Chernobyl m’avait plongée dans ce marasme politico- ecolo- economico- scientifique de cette tragédie.Er notre gouvernement de l’époque a fait croire que le nuage radioactif n’était pas passé sur le France …😉

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