« Miroir de nos peines » – Pierre Lemaitre

« Vous voir nue, avait-il dit calmement. Juste une fois. Seulement vous regarder, rien d’autre »

 Louise  avait été  intriguée par la demande du docteur Thirion. Elle est institutrice, et pour mettre un peu de beurre dans les épinards, elle est également serveuse dans un restaurant. C’est là entre deux plats qu’il a osé lui demander l’impensable ! Quelle mouche avait donc piqué le docteur, prêt à payer ? À la payer, elle plutôt qu’une prostituée…Elle hésite, puis cède… on ne refuse pas 10 000 Francs quand on a 30 ans, ce 6 avril 1940!

Il la voit et …se tue sous ses yeux.

Alors, elle se sauve, en courant, nue sur les boulevards parisiens.

À plusieurs centaines de kilomètres de là sur la ligne Maginot Raoul et Gabriel se battent contre des aspirations défectueuses, qui seraient bien incapables de ventiler les galeries, si les allemands avaient la malencontreuse idée d’employer des gaz…et à Paris on incinère des papiers, des montagnes de papier qui ne doivent pas tomber aux mains des Fridolins!

Et il y a papier et papier…je ne vous raconte pas !

Après tout, est-ce que ça vaut le coup de perdre la vie dans ces conditions?

Surtout si, quand on parvient à immobiliser un char, d’autres arrivent derrière, puis d’autres et d’autres et toujours plus d’autres encore…

Début d’un roman, qui croise le destin familial et personnel de Louise, celui de ces bidasses et le destin de la France, qui s’apprête à recevoir, mais elle ne le sait pas encore la plus grande déculottée de son histoire.

Tous ont d’excellentes raisons de partir, de prendre le large, de quitter leur cadre de vie…de reculer pour mieux avancer, de reculer, parce que tout le monde recule…De sauver leur peau.

Ils ne seront pas les seuls sur les routes. On évacue même les prisons.

Et puis, il y a Désiré Migault… un magouilleur de première, toujours apte à se trouver du bon côté du manche, et capable d’avoir mille vies. Ce petit instituteur deviendra  aviateur, puis parviendra à être avocat. Il fera la pluie et le beau temps au Ministère de l’Information, qui aurait dû être celui de la propagande ou de la désinformation…pour enfin devenir curé…un bon prêcheur doté d’un bagout sensationnel qui lui ouvre toutes les portes, notamment celles de Radio Paris. Quelques mois plus tard les parisiens diraient ironiquement : « Radio Paris ment, radio Paris est allemand. »

Cet exode, cet encombrements des routes et ces paysans âpres au gain ont été mille fois racontés.

Il n’y a que les lignes parallèles qui ne se croisent pas…Pierre Lemaitre nous raconte des destins non parallèles….

Pour ma part, j’ai préféré, pour partager cette débâcle, « Suite française », la narration d’Irène Némirovski, peut-être parce qu’elle ne connut jamais la fin de cette histoire, mais sans aucun doute également, parce son texte m’est apparu plus profond.

Roman détente malgré tout, qui se lit avec plaisir, mais qui au final ne m’a pas complètement chaviré.

Éditeur : Albin Michel – 2020 -530 pages


Lien vers la présentation de Pierre Lemaitre


Quelques lignes

  • « Depuis septembre dernier, on répétait sur tous les tons que l’arme décisive de la guerre serait l’information. Il était à craindre que les journaux soient lancés dans une vaste campagne destinée à entretenir, chez les Français, un moral de vainqueur. Ainsi pour le nombre d’avions abattus. C’était le sujet de la conversation sous le préau, pendant que les garçons jouaient à la guerre dans la cour de récréation.. » (P. 101)
  • « La censure s’appliquait à tout : radio, cinéma, publicité, théâtre, photographie, édition, chansons, thèses de doctorat, rapports d’AG de sociétés anonymes, il y avait tant à faire, il ne savait plus où donner de la tête. » (P. 111)
  • « Il y avait là des soldats de quatre compagnies issues de trois bataillons provenant de trois régiments différents. Personne ne connaissait personne ou à peu près, la seule tête qui vous disait quelque chose était le sous-officier placé juste au-dessus de vous. Les officiers étaient perplexes, on espérait que les chefs savaient ce qu’ils faisaient. » (P. 118)
  • « En temps de guerre, une information juste est moins importante qu’une information réconfortante. » (P. 131) 
  • « Personne ne voyait personne, pas d’officier pour commander, pas de gendarme pour protéger ; un petit caporal gesticulait, mais ça ne servait à rien, ses ordres étaient couverts par les bruits des moteurs ronflants, des vaches mugissantes qui tiraient des tombereaux de meubles, d’enfants et de matelas.. » (P. 225)
  • « On repartit. Camions, fourgons, bennes, triporteurs, tombereaux tractés par des bœufs, autocars, camionnettes de livraison, tandems, corbillards, ambulances… La diversité des véhicules qui circulaient sur cette nationale semblait une vitrine du génie français. À quoi il faut ajouter la variété de ce que tous transportaient, valises, cartons à chapeau, édredons, bassines et lampes, cages à oiseaux, batteries de cuisine et portemanteaux, poupées, caisses en bois, malles en fer, niches à chien. Le pays venait d’ouvrir la plus grande brocante de son histoire., » (P. 331)  

     

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