« Le Cœur converti »- Stefan Hertmans

Ceux qui me connaissent un peu vont, sans doute, ne pas trop comprendre mon coup de cœur pour un livre d’amour…

C’est parce qu’il me connaissent bien mal …!

Oui, « Le Cœur converti » est un livre d’amour entre deux adolescents..oh! pas l’amour mièvre, sinon ce roman serait vite reparti sur les rayons de la médiathèque…non, je veux parler de l’amour qui fait éclater les haines que des cultures différentes peuvent éprouver l’une envers l’autre,  l’amour de l’Histoire avec un grand H , et l’amour que je porte à une ville où je vis depuis presque quarante ans…l’amour de vieilles pierres et des vieux murs……..et aussi cet amour des textes et des écritures qui me transportent et m’émeuvent.

L’auteur vient d’emménager dans une très vieille maison du village de Monieux, un village ancien du Vaucluse qui s’est appelé Moniou, Monilis …au fil du temps.

Cette enquête m’a transporté depuis Monieux, vers Rouen, Narbonne, Le Caire, Cambridge… une enquête s’appuyant sur des faits et des sources authentiques,au sein de cette diaspora juive, au cœur de cette culture juive, de ses traditions, et de cette entr’aide légendaire qui lie tous les membres de cette communauté.

Stefan Hertmans découvre que Monieux, petit village tranquille a été le théâtre d’un pogrom il y a mille ans. Un trésor y serait caché….On n’est pas au bout de nos surprises !

Alors le roman naît d’une lettre de recommandation découverte dans une synagogue du Caire…aucun document mentionnant le nom de Dieu ne doit être brulé…il doit être conservé, et tomber en poussière, mourir de sa belle mort.

Le roman permet à un garçon de culture juive, David Todros, fils du rabbin de Narbonne de partir étudier à Rouen…Narbonne  et Rouen abritaient alors les deux plus importantes communautés juives de France.

Là David va rencontrer et tomber fou amoureux d’une jeune fille catholique Viglis…le coup de foudre est réciproque. Mais cet amour est interdit !

Le papa de Viglis, bourgeois riche et influent est farouchement hostile à cet amour qui contrarie ses projets .David et Viglis prendront alors le départ vers Narbonne. Le père de Viglis fera, alors, tout pour ramener sa fille à la raison et armera même des tueurs qu’il chargera de les rattraper.

Cette union est contre raison..contre la raison catholique, contre la raison juive. Alors la jeune fille se convertira au judaïsme, elle deviendra Hammoutal et suivra son mari, en surmontant les écueils et les épreuves.Ce voyage nous entrainera dans cette Europe des années 1100, vers les autres villes abritant une importante communauté juive, vers le Caire.

Il y aura du sang et des larmes. On est bien loin de l’amour nunuche !

Pour le lecteur passionné d’histoire et  avide de découverte de culture ou du passé, ce sera un beau voyage. Une lecture vers le passé de Narbonne, ville où j’habite, vers ces rues anciennes, vers cette part de culture et de religion juive dans de nombreuses villes de France et d’Europe et du bassin méditerranéen.

L’auteur a, sans aucun doute, analysé un grand nombre de documents et visité de nombreux sites, de nombreuses villes pour rédiger toutes les descriptions, pour mettre en scène les lieux dans lesquels se déroulent les rencontres, les scènes de combats, les rencontres et les lectures de textes…

Il a indéniablement dû, d’une part, voyager dans de nombreux lieux, tant ses descriptions sont précises et d’autre part, se documenter dans de nombreuses bibliothèques.

Ainsi, j’ai beaucoup appris sur ce passé narbonnais que je méconnaissais, sur cette culture, ces traditions et rites juifs, sur l’origine du nom de certaines rues ou impasses….dont on retrouve les noms dans nos villes…Et également sur la présence depuis des siècles de cette communauté sur le pourtour méditerranéen.

Un livre plaisir parce que c’est avant tout un livre érudit et documenté, sans mièvrerie.« La haine au sein de la société se contracte comme un muscle, on craint que l’énergie devenue incontrôlable n’éclate, ravageant tout sur son passage »…écrira l’auteur en incipit du livre…Cette haine entre communautés….malheureusement jamais totalement éteinte !

Éditions Gallimard – 2018 – Traduction par Isabelle Rosselin – 366 pages


Lien vers la présentation de Stefan Hertmans


Quelques lignes

  • « Partout le monde occidental gronde et tempête, les tensions politiques s’amplifient chaque jour, les chrétiens se querellent entre eux, le pape de Rome s’est engagé dans une lutte de pouvoir sans issue avec l’empereur germanique, mais ici les moutons se promènent dans une paix intemporelle. La population des grandes villes se révolte. On parle d’hérésie, de vols accompagnés de meurtres, de règlements de comptes, d’échauffourées et de faux prophètes. On raconte partout que l’antéchrist est apparu sur terre. » (P. 44)
  • « Le mariage d’une jeune fille chrétienne avec un jeune juif sort par conséquent du cadre de pensée de la haute société. Les amours interdites sont pourtant omniprésentes dans les esprits – il en a toujours été ainsi. » (P. 64)
  • « Narbonne prenait encore forme au onzième siècle et abritait une communauté juive importante et prospère. Une bonne part des juifs espagnols fuyant les tensions croissantes dans l’Espagne maure affluèrent dans cette ville. Ils y apportèrent des influences espagnoles et maures qui laissèrent des traces dans l’écriture hébraïque. Les archevêques successifs se montrèrent tolérants et même protecteurs à leur égard – voyant sans aucun doute l’intérêt de prélever des taxes aux prêteurs juifs. Souvent très instruits, les intellectuels juifs provençaux introduisirent l’élégance de la cour espagnole. Ils avaient l’esprit ouvert et étaient en bons termes avec leurs voisins chrétiens. » (P. 137)
  • « Deux grandes voies romaines se croisaient à Narbonne : la Via Aquitania, en direction de l’ouest, et la Via Domitia, en direction du nord-est. La ville formait par conséquent un important carrefour qui se développait rapidement. Pendant des années, les Arabes l’avaient considérée comme leur fer de lance en Gaule. Ils eurent du mal à renoncer à Narbonne. Encore au dixième siècle, le géographe arabe Zuhrî écrit que les chrétiens devaient y faire demi-tour pour éviter d’être décapités et qu’ils auraient beau combattre jusqu’à la fin des temps, jamais ils ne récupéreraient la ville. » (P. 139)
  • « Elle se fait des illusions si elle croit que son père va lui accorder son pardon ; en se convertissant au judaïsme, elle a commis une hérésie qui est punie de la peine de mort. Le Rouen où elle veut retourner n’est plus celui de sa jeunesse ; les récits du grand pogrom dans les rues de la ville et près de la yeshiva lui hantent l’esprit. Que va-t-il arriver à son enfant ? Ne va-t-elle pas se retrouver là-bas aussi sur le bûcher ? Elle a appris aujourd’hui ce que cela signifie. Non, retourner à Rouen est aller vers une mort certaine. Elle doit fuir. Elle ne peut pas faire autrement : fuir comme elle l’a toujours fait. » (P. 323)

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