« Sacrées guerres – De Catherine de Médicis à Henri IV » – Jérémie Foa – Pochep

« La religion est la maladie honteuse de l’humanité. La politique en est le cancer. »…

….écrivait Henry De Montherlant dans « Carnets ».

Aussi quand Babelio organisa cette opération Masse Critique, je choisis alors le cancer en me positionnant pour recevoir « Sacrée croissance » de Marie-Monique Robin…le cancer est un compagnon de route que j’ai mâté….Et « Sacrée croissance » était un livre parmi d’autres, un choix titillant fortement mes sensibilités et préoccupations politiques du moment.

Mais je reçus « Sacrées guerres »… un ouvrage sur les guerres de religion…Erreur de l’éditeur…Seuls ceux qui ne font rien ne commettent jamais d’erreur !

Et, dit-on, on ne regarde pas la couleur d’un cheval donné.

Petite déception d’un moment…j’avoue que la religion n’est pas ma tasse de thé…j’en ai une image très négative, liée à une enfance de religion imposée…C’est grave docteur?

Alors je me suis attaqué à cette lecture.La première impression fut une réaction de rejet liée aux dessins de personnes hallucinées, violentes…J’avais uniquement regardé les images…!Tant pis j’entre dans le livre…quelques pages et la séduction opère…!

Eté 1993 : Patrice Chéreau tourne « La Reine Margot » dans les rues de Bordeaux…avec Isabelle Adjani.

Il donne ses consignes, fait maquiller les figurants qui vont jouer les rôles de cadavres entassés…le faux sang coule à profusion sous les monceaux de cadavres… Chéreau a « des images obsédantes en tête ». Il veut « composer avec la brutalité » dans cette France de 1560 déchirée entre catholiques et protestants…dessins de personnages hallucinés et violents, s’invectivant….et pour le lecteur, rappels historiques mis en scène par Chéreau…

Mais ce qui intéresse Chéreau « …c’est moins l’épisode historique en soi que ce qu’il permet de dire de notre propre époque »….

L’hameçon !!!..je suis ferré…ces guerres de religion d’un autre siècle sont sous les cieux de notre monde d’une cruelle actualité…les figurants du film prennent alors la parole et remontent le temps pour nous présenter ces guerres, ces massacres, l’intime de la vie de leurs personnages, les décisions des politiques et religieux de l’époque…le scénario est audacieux et permet en faisant parler ces petits gens du peuple, mais aussi ces reines et rois, ces nobles et riches, ces prélats bedonnants, de nous confronter à cette violence, aux revirements des politiques, à la vie de ces humbles…mais aussi de Juifs.

Pochep le dessinateur de la BD met en scène le caméraman filmant des personnages hallucinés parlant de leur vie dans ces années 1562-1598…ils étaient paysans, nobliaux, hommes, femmes…ils furent égorgés, eurent faim, très faim…partagés entre des décisions de personnages qui firent l’Histoire, avec un grand H…eux, ces pauvres, ces sans-grades, sont confrontés à la Grande Histoire, à ces décisions politiques, à ces guerres. 

Des guerres et des combats, des exactions qui se déroulèrent à proximité de villes où nous vivons et que nous méconnaissons  plusieurs siècles après !

Les images sont violentes à la fois par les regards, les situations, les invectives, les attitudes…le dessin concourt tout à fait à faire ressentir cette violence du quotidien, ces crimes, ces razzias, ces disettes..

Religieux, rois et reines, riches et pauvres tous vivent dans cette folie du dessin. On retrouve ces mêmes regards, ces mêmes hallucinations, ces mêmes invectives dans ces images télévisées d’actualité, nous présentant ces « Fous de Dieu » décapitant au couteau des « mécréants ».

Quant au texte, il nous permet d’avancer dans l’Histoire, de nous la remettre en mémoire.Cette alliance du texte rédigé par le sage historien et du dessin violent est tout à fait adaptée pour nous plonger dans la période et nous en apprendre en quelques heures de lecture, bien plus que ce que nous avons appris en primaire, au collège puis au lycée…sur ces Guerres de Religion. Le texte est instructif sans être rébarbatif, bien structuré et effrayant.

Et une fois finies les 110 pages de dessin, l’éditeur nous offre une cinquantaine de pages de textes, écrits par l’historien, qui précisent après consultations de documents d’époque accessibles au sein de la Bibliothèque Nationale, tous les dessous politiques de ces guerres. 

Jérémie Foa, nous rappelle que Montaigne, Voltaire, Balzac, Michelet, Dante,  Bu Bellay, Michel de l’Hospitalet et d’autres encore ont écrit, ont fait part de leur sensibilité d’hommes et d’auteurs au regard de cette période troublée. Les positions de Luther et de Calvin sont précisées…des écrits, des tableaux, des tapisseries… nous en apprennent également beaucoup…

Le travail de vulgarisation de l’historien est érudit et accessible….

Mes  connaissances lointaines de ces heures de cours dispensées il y a quelques décennies, avaient bien besoin de cette ré-actualisation. On ne m’avait pas assez parlé de cette « triste litanie de pillages, d’incendies, d’exils contraints et de retours misérables » perpétrés par des  « gens-pille-hommes » comme les nomme avec humour, Jérémie Foa.

Pochep le dessinateur a su , quant à lui, transmettre  cette violence dans les regards et expressions hallucinés des bourreaux et dans les regards et expressions de frayeur des victimes…et curieusement ce sont les mêmes.

Ce titre qui est pas une BD classique, loin de là, requiert toute l’attention du lecteur du fait du grand nombre de personnages, du nombre de dates et d’évènements évoqués.

Cette alliance de la BD dans une première partie, et d’un texte dans une deuxième partie de l’ouvrage est rare. En tout cas, c’est la première fois que je la rencontre.

Ce titre fait partie d’une collection particulière dans les références de l’éditeur..une vingtaine d’ouvrages ont été édités, à ce jour.

Et la Croissance, dans tout ça…? Vous allez me dire que je suis têtu ….et vous n’aurez pas tort .

Devenue presque religion d’État, sous toutes les latitudes, c’est en son nom que presque toutes les décisions politiques sont aujourd’hui prises.

Un besoin de croissance jusqu’où?

Une croissance qui en laissera beaucoup au bord de la route, générant ainsi des situations de violence au sein de populations et qui également, peut pousser certains États à des violences, voire à des guerres, qui sait, pour des matières premières ou pour l’accès à des ressources….

Sacrées similitudes !

Éditions : La Découverte – 2020 – 165 pages


Lien vers la présentation de Jérémie Foa

Lien vers la présentation de Pochep


Quelques lignes

  • « La Saint-Barthélemy c’est un massacre de proximité, entre voisins. » (P. 13)
  • « Montaigne montre combien vivre pendant les Guerres de Religion, c’est risquer sa vie à chaque instant. » (P. 65)
  • « Montaigne touche là un point essentiel des Guerres de Religion : l’impossibilité de distinguer l’ami de l’ennemi, les protestants des catholiques…. » (P. 66)
  • « Liberté de conscience et de culte sont supprimées. Les protestants ont six mois pour se convertir. » (P. 75)
  • « Humilié, Henri III est contraint d’inscrire l’interdiction du protestantisme dans la loi fondamentale du royaume. » (P. 85)
  • « L’étude des guerres de Religion a beaucoup gagné à la laïcisation du corps des historiens, qui a fait le deuil d’une histoire justicière où se distribuaient  les bons et les mauvais points. » (P. 119)
  • « …le quotidien des cinq décennies 1560-1610 pour les quelques 18 millions de ruraux (85% des habitants du royaume) c’est la razzia, l’incendie de récoltes, le viol des femmes, le vol du bétail, la rançon – les mille bassesses de tristes hommes aux petits pieds. » (P. 151)

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