« Le Monde des hommes » – Pramoedya Ananta Toer

« Mais  il y a une autre forme de colonisation, c’est celle qui s’adapte aux  peuples qui ont, ou bien un excédent de capitaux, ou bien un excédent de  produits. Les colonies sont pour les pays riches un placement de  capitaux des plus avantageux. Dans la crise que traversent toutes les  industries européennes, la fondation d’une colonie, c’est la création  d’un débouché. « 

Ainsi s’exprimait notre grand Jules Ferry, devant les députés le 28 juillet 1885 !

Oui, la colonisation était un moyen facile et peu risqué de s’enrichir, en France comme aux Pays-Bas. Et sous d’autres cieux également.

Pramoedya Ananta Toer, Pram nous raconte une autre histoire, une histoire ayant pour cadre l’une de ces iles des Indes Hollandaises.

Minke, rencontre Annelies Mellema et sa mère Ontosoroh. Toutes deux apprécient le jeune homme, « un indigène qui a reçu une éducation européenne ».

Ontosoroh est « la nyai », la concubine de Hermann Mellema et donc sa propriété. Mellema est un riche colon hollandais. Ontosoroh dirige le domaine quand  le maître est absent. Elle est la mère d’Annelies, la fille qu’elle eut avec lui.

Bien qu’il soit indigène, Minke est étudiant dans une école renommée réservée aux Blancs venus des Pays-Bas et également accessible aux métis.

Hiérachie des couleurs de peau, hiérarchie des valeurs.

Minke est son surnom, un surnom donné parce qu’un professeur, pur blanc, l’avait appelé Monkey!

Tous rampent plus ou moins selon leur couleur de peau devant ces colons et rares sont les indigènes instruits. Les relations entre colons, indigènes et métis sont à la fois codifiées et complexes. Le colon des Indes Néerlandaises a besoin d’une classe intermédiaire, celle des métis,  pour diriger les indigènes au bas de l’échelle. Ceux-ci doivent adopter « la démarche servile qu’imposaient les maîtres indigènes à leurs serviteurs, assortie de courbettes incessantes pour réaffirmer leur insignifiance ».

Une violence insidieuse voire violente inscrite dans toutes les relations humaines ! « Tu crois que c’est avec des vêtements européens, en fréquentant des Européens et en parlant trois mots de néerlandais que tu vas devenir européen ? Tu resteras toujours un singe ! »

Cette hiérarchie des classes ne permet pas, ou alors c’est exceptionnel, l’assimilation et la promotion des indigènes.

Jamais le maître ne s’adressera directement à un indigène travaillant sur son domaine.

La phrase terrible prononcée par Jules Ferry, homme politique connu et reconnu pour avoir promu l’école publique laïque, gratuite et obligatoire, homme politique dont on ne peut ignorer les sentiments républicains, prend tout son sens avec cette lecture.

Qu’importe la langue, et le pays colonisateur. Le colonisateur est toujours là pour faire fortune ! Cela fait partie de la normalité de l’époque !

« Les rôles changent d’une génération à l’autre, d’une nation à l’autre. Des hommes de couleur, les Mongols par exemple, ont commencé par conquérir des hommes à peau blanche. Maintenant, ce sont les hommes blancs qui conquièrent les hommes de couleur. »

Ces colons n’étaient pas d’origine française, mais leurs motivations restaient identiques à celle de tous les colons. Cette colonisation était dans la nature des choses et ne choquait, alors, que de rares consciences.

Pramoedya Ananta Toer, Pram fut emprisonné de 1947 à 1949 sur l’île de Buru. Là pour distraire ses compagnons, il racontait des histoires, qu’il écrivit une fois libéré…des histoires dont Minke, jeune journaliste, est le personnage principal.

Pram, opposant politique fut encore emprisonné jusqu’en 1979, et resta soumis à un contrôle judiciaire jusqu’en 1992.

Tous ses lives ne sont pas traduits en Français. C’est bien dommage !

J’avais été séduit par « Une empreinte sur la terre », j’avais alors fait la connaissance de Mink et de Pram.

Ce titre fait partie d’un cycle « Buru Quartet » comprenant, dans l’ordre :

Quel bonheur d’être remué par une lecture, par un auteur !

Éditeur : Zulma – 2017 – Traduction : Dominique Vitalyos & Michèle Albaret-MaatschParution initiale en 1980 – 505 pages


Lien vers la présentation de Pramoedya Ananta Toer


Quelques lignes

  • « Et voilà que je vivais à proximité d’une femme plus âgée qui, si elle n’écrivait pas d’articles, exerçait sur les autres un formidable ascendant. Aux commandes d’une grande entreprise de type européen, elle tenait tête à son fils aîné, dominait Herman Mellema, son maître, et enseignait l’administration à sa fille Annelies – la belle jeune femme dont tous les hommes rêvaient. » (P. 97)
  • « La vie d’une nyai est très éprouvante. Elle n’est qu’une esclave qui doit se consacrer tout entière à satisfaire son maître – dans tous les domaines ! D’autre part, elle doit être prête à chaque instant à affronter l’éventualité que son maître se lasse d’elle. Elle est exposée à la pire des situations, être répudiée avec ses enfants, la chair de sa chair, qui, nés hors mariage officiel, ne seront pas reconnus par la communauté indigène. » (P. 118)
  • « Savez-vous ce qu’est la politique coloniale ? […] C’est une structure de pouvoir, un système destiné à consolider la domination d’une nation sur les pays qu’elle occupe et les populations qu’elle a soumises. Celui qui adhère à un tel système, lui attribue une légitimité, le met en œuvre et le défend, est un colonialiste. Sont également colonialistes ceux qui l’approuvent passivement, ceux qui le soutiennent et ceux qui lui sont reconnaissants. La question fondamentale qui sous-tend ce problème est celle des moyens d’existence. » (P. 295)
  • « En fait, c’est la même chose dans toutes les colonies, d’Asie, d’Afrique, d’Amérique, d’Australie. Tout ce qui n’est pas européen, et plus particulièrement ce qui ne participe pas du système colonial, est piétiné, raillé, rabaissé pour faire étalage de la suprématie de l’Europe coloniale dans tous les domaines – y compris, ce faisant, de sa propre ignorance ! N’oubliez pas, Minke, ceux qui sont venus les premiers aux Indes étaient des aventuriers et des individus dont l’Europe ne voulait plus. Ici, ils sont plus à l’aise pour jouer les Européens. Une bande de canailles. » (P. 392)
  • « Prenez un libéral condamné par le gouvernement, quels que soient ses torts. S’il s’agit d’un Européen pur-blanc, il sera, au pire, exilé. Si c’est un métis, son châtiment, déjà plus sévère, sera la perte de son travail. Mais s’il s’agit d’un indigène, à mon avis, il se verra privé de toute liberté et emprisonné à vie sans jugement, puisqu’il n’existe pas de loi spécifique à son cas. » (P. 413-4)

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