« L’odyssée de Livia » – Laura Iaprade

« Ma vie, c’est celle d’une immigrée ballottée entre deux terres, perdue entre deux mondes, ni tout à fait quelque part, ni jamais totalement ailleurs. »

La vieille femme est couchée dans un lit d’hôpital, son corps est inerte, tous viennent lui rendre visite, mais elle est incapable de parler. Elle se souvient de son malaise, de l’arrivée des pompiers…de l’Italie, des Abruzes, de sa famille de ritals pauvres. De sa vie.

Elle….c’est Livia !

Enfant, Livia traversait les montagnes italiennes, la peur au ventre, la peur des loups qui rodaient. Elle portait les fromages familiaux et parfois un peu de blé. La famille est pauvre, et le père vend le patrimoine familial morceau après morceau, notamment des terres sur lesquels a été construit un complexe hôtelier.

Elle revient fatiguée de ces traversées solitaires, fatiguée et sans projet d’avenir. Grace à elle la famille vit. Chichement ! Mais peut-on appeler cela « vivre »? Une rencontre fortuite à la fontaine, lui fait découvrir qu’il y a autre chose que les fromages et les courses en montagne, et lui enseigne la couture.

Son mari quant à lui est parti vers l’Allemagne pour travailler…là bas, il monte des murs et l’argent qu’il envoie améliore l’ordinaire.

D’autres autour d’elle, plus téméraires, partent vers l’Amérique ou la France.

Mais tôt ou tard, il lui faudra, à son tour, franchir d’autres montagnes, aller vers ce miroir aux alouettes qu’est la France…« C’était partir ou crever. »

Tant d’autres sont déjà partis vers cet Eldorado…et ont réussi une nouvelle vie.  Elle attend ce sésame qui lui ouvrira les portes de la France, ce titre de séjour…dans l’attente elle coud, coud des robes, des robes de mariées pour jeunes filles aisées…un hasard, je ne vais pas tout vous dire, lui ouvrira les portes de la France..d’une nouvelle vie.

Roman d’une jeune fille et d’une famille, mais vie de tant d’autres émigrés, de toutes nationalités, de tous temps, recherchant une meilleure vie, voulant lui donner un sens. Roman de ces difficultés pour ouvrir les portes de cet idéal, ouvrir des portes en trichant et mentant un peu parfois.

Roman? Je n’en suis pas persuadé…il y a tant d’amour et tant de vérité dans le regard de l’auteure pour cette vielle femme….

Histoire et famille simples…en apparence..un coffret mystérieux trouble nos esprits, et notre lecture.

Italiens, polonais, algériens et d’autres encore ont depuis toujours essayé d’entrer en France, pas toujours bien accueillis toutefois. Ils font partie de son Histoire, de notre histoire individuelle, de nos vies personnelles parfois.

Je ne connaissais pas Laura Iaprade, cette jeune auteure. J’ai reçu son texte transmis par une connaissance commune,  et j’avoue que j’ai passé de bons moments, des moments humains aux cotés de Livia et des siens, en croisant sa vie, ses rencontres, ses difficultés….sa réussite.

Des difficultés qui m’en ont rappelé d’autres, celles dont me parlaient mes beaux-parents venus quant à eux de Pologne, arrivés couchés, bébés, sur des oreillers…parce que leurs pères allaient travailler dans les mines de fer lorraines …où ils croiseraient d’autres immigrés, italiens ceux-là…communautés parquées par nationalité et par rue, par leur employeur dans des petites maisons, et se rencontrant parfois dans des bagarres épiques en surface les soirs de paye et de beuverie, mais camarades au fond face au danger.

Difficultés et succès aussi, qui rappelleront à  certains grincheux que ces immigrés sont, au fil des années, devenus indispensables…

Sans eux qui effectuerait nos sales boulots? Et combien ont réussi à sortir de ces sales boulots et deviennent des exemples  de ténacité, de travail et d’obstination dont certains feraient bien de s’inspirer parfois!

J’ai aimé ce voyage dans l’esprit de cette vieille femme mourante, cette écriture, ce court livre, ces quelques heures de lecture, de dépaysement et de voyage dans notre passé.

J’espère reparler de Laura Iaprade.

Découvrez-la!

Éditeur : Le chant des voyelles – 2021 – 136 pages


Lien vers la présentation de Laura Iapadre


Quelques lignes

  • « Une jeune femme bien rangée se devait d’obéir à ses parents et de se plier aux exigences de son mari. Le mien s’était montré honnête et courageux. C’est probablement la raison pour laquelle je me suis toujours sentie redevable envers lui et tous les sacrifices qu’il avait faits pour tirer sa famille loin de la misère du village. » (P. 7)
  • « La pauvreté, c’était l’invité de marque de notre mariage. Nos quelques convives transpiraient les peines et les angoisses d’une existence laborieuse insoutenable. » (P. 28)
  • « Ma mère, mes sœurs, mes amies, mes tantes, pas une seule d’entre elles n’aurait pu se targuer d’être l’héroïne de sa propre histoire, pas plus que moi. Nous avions tout au plus le second rôle, celui de la suivante, la figure de l’ombre. En passant des mains d’un père à celles d’un mari, nous signions sans le savoir pour une vie sous tutelle. » (P. 40)
  • « Tisser, découdre et recoudre, c’était devenu mon quotidien, l’unique palliatif à l’attente d’une porte qui s’ouvrirait un jour enfin sur un nouvel horizon. La couture m’apparaissait comme la ruse la plus efficace pour ne pas sombrer dans l’oisiveté ou la lassitude du vide de cette période d’entredeux. » (P. 51-2)
  • « Ce qui nous embarrasse dans toute omerta familiale, c’est bien plus le pourquoi de cette dissimulation : serait-ce la honte ? la peur des représailles ou du mépris ? la volonté de protéger les siens ? Ce qui nous affecte aussi, c’est le pourquoi de ses fuites : le secret est-il trop lourd à porter ? » (P. 111)
  • « Chaque retour au pays ressemblait à l’épisode de l’odyssée qui voit Ulysse revenir à Ithaque, et où seuls son chien et sa nourrice le reconnaissent d’emblée. » (P. 132)

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