« Hérétiques » – Leonardo Padura

HérétiquesUn livre en 3 parties sur 3 périodes…apparemment indépendantes, mais….

1939 : un paquebot arrive à Cuba, chargé de 900 juifs fuyant l’Allemagne; Ils sont payé le régime nazi pour fuir; le régime cubain leur demande également de payer un demi-million de dollars pour entrer sur l’île en tant que réfugiés. Bien peu le peuvent. Daniel Kaminsky né dans le quartier juif de Cracovie, espère retrouver ses parents qui l’ont envoyé depuis plusieurs mois déjà chez son oncle Joseph habitant La Havane.  Son père, sur le bateau, possède un tableau de Rembrandt, dans la famille depuis 1648 , qu’il propose comme monnaie d’échange…Après quelques jours à quai, le paquebot repart avec la quasi totalité des réfugies et la famille de David vers l’Allemagne après les autres refus d’accueillir ces juifs du Canada et des États-Unis. Ils seront exterminésEn 2007, son fils, Elias Kaminsky, peintre né à Miami, sollicite l’aide de Conde un ancien flic (Personnage apparemment  récurrent chez Padura…) vivotant de la recherche et la vente de livres d’occasion anciens, afin qu’il l’aide à savoir par quelles étapes est passé le tableau mis en vente. Le tableau est entré à Cuba, mas pas ses propriétaire. Il a été acheté en 1940 à la Havane devant notaire. Condé apprendra que le jeune juif  David a rejeté la religion juive pour épouser une jeune fille catholique, avant de reprendre sa religion plus tard.

1643 Amsterdam : Un jeune juif Elias Ambrosius âgé de 17 ans, aimant la peinture souhaite rencontrer Rembrandt afin qu’il lui apprenne à peindre. Il fera tout pour le rencontrer, se faire recruter dans son atelier pour faire le ménage et progressivement deviendra peintre. Il posera pour des tableaux, peindra des hommes des corps et même un christ, bravant ainsi tous les interdits religieux du judaïsme qui interdit toute représentation du corps humain, il devra affronter les religieux intégriste et radicaux et s’expatrier

Années 2000 : Conde est sollicité par  la nièce d’ Elias Kaminsky, son ami afin qu’il retrouve une jeune « emo » disparue. Les emo sont des jeunes cubains, rejetant la société et le socialisme cubain,  » À la base de ces comportements, on trouve toujours une grande insatisfaction, bien souvent avec la famille. Mais de ce cercle elle se projette sur la société, également oppressante, avec laquelle ces jeunes essaient de rompre ». Ils se replient vers Nietzsche, Cioran et idolâtrent  le film « Blade Runner »  et écoutent Kurt Cobain en boucle dont ils apprécient « mieux vaut brûler que s’éteindre lentement ».

Ils vivent très mal dans ce Cuba qui les oppresse,  » Si un pays où système ne te permet pas de choisir où tu veux être et vivre, c’est parce qu’il a échoué. La fidélité par obligation est un échec » 

 Ils sont doublement hérétiques, rejetant à la fois Dieu et le socialisme : « Ces jeunes ne croient plus à rien, parce qu’ils ne trouvent plus rien à quoi ils puissent croire »

J’ai beaucoup aimé ces voyages dans les époques, des pays différents… Quel bonheur de lire les pages décrivant le travail de Rembrandt enseignant comment peindre le regard, la tristesse;

Un roman foisonnant de 600 pages que j’ai dévoré, passant du polar au livre d’aventure en passant par l’essai philosophique, de Cuba à Amsterdam, de la Renaissance à l’époque contemporaine, de l’intégrisme religieux au castrisme… Un livre qui au delà du roman pose des questions sur la liberté individuelle, le libre choix de chacun, la religion et ses interdits

« Il lui a beaucoup parlé de la liberté. Du droit de chaque homme de faire ses choix en toute indépendance ; de croire ou non en Dieu ; d’être un honnête homme ou un salaud….je crois qu’il lui parlait de ce que l’on est et qu’on ne peut cesser d’être, parce qu’on ne peut jamais s’en libérer »

J’ai découvert Padura avec « Hérétiques », et je pense poursuivre la découverte de cet auteur.


Plus sur Leonardo Padura



Extraits

  • « L’Homme Nouveau ne pouvait avoir de relations fraternelles qu’avec ceux qui partageaient son idéologie. Un père aux États Unis, c’était comme une maladie contagieuse. Il fallait tuer la mémoire du père, de la mère du frère, s’ils ne résidaient pas à Cuba » (P. 112)
  • « Le but de ce retour en arrière était le moment génésique où le portrait d’un jeune juif, trop semblable à l’iconographie chrétienne, cette même toile qui avait accompagné la famille Kaminsky durant trois siècles, avait cessé d’être sous la garde de ses parents, qui par ce geste désespéré entendaient faciliter l’acte suprême qui devait donner la vie à trois réfugiés juifs : ces trois juifs repoussés par les gouvernements cubain et nord-américain, qui seraient peu après dévoré par l’Holocauste, mais seulement, seulement après que le tableau fut sorti de sa cachette accueillante pour tomber entre des mains qui l’avaient en quelque sorte porte jusqu’à ce mur où maintenant il était orgueilleusement suspendu en toute impunité » (P. 135)
  • « Tout a un prix dans la vie, et si on le paye soi-même grâce au fruit de son propre effort, on apprécie beaucoup mieux la valeur de ce qu’on obtient » (P. 186)
  • « La mort n’est que l’épuisement de nos désirs, de nos espoirs, de nos aspirations et de notre besoin de liberté au cours de notre vie. Quant à l’autre mort, la mort physique, on ne peut en revenir que si on arrive à la fin ´d’une expérience accomplie intelligemment employée dans la mesure ou la plénitude, la conscience et la dignité ont empli nos vies en apparence si petites, mais en réalité si transcendantes et si uniques. » (P. 187)
  • « Il lui a beaucoup parlé de la liberté. Du droit de chaque homme de faire ses choix en toute indépendance ; de croire ou non en Dieu ; d’être un honnête homme ou un salaud….je crois qu’il lui parlait de ce que l’on est et qu’on ne peut cesser d’être, parce qu’on ne peut jamais s’en libérer » (P. 208)
  • « Lorsqu’on est dans le malheur, on doit prier comme si l’aide ne pouvait venir que e la Providence, mais en même temps, il faut agir comme si on était le seul à pouvoir trouver la solution de notre malheur » (P. 220)
  • « Ils parlent de tous de Dieu, mais bien peu comptent sur Lui pour faire leur vie. Et je crois que c’est ce qui peut nous arriver de mieux. A nous de résoudre nous-même nos problèmes d’hommes….mais si je pèche ou non, c’est mon problème, pas celui des autres…. Car au bout du compte je devrai le résoudre seul avec Dieu, et à la fin, ni les prédicateurs, ni les curés, ni les rabbins ne m’aideront » (P.271)
  • « Il avait fallu cette peur sordide et bien réelle pour qu’il eût peur lui aussi des excès auxquels pouvaient de livrer les hommes qui profitaient de leur pouvoir pour se dire purs et s’autoproclamer pasteurs des destins collectifs, là à Amsterdam, où tous s’enorgueillissaient de l’existence d’une telle liberté » (P.275)« Il avait donc été accusé de disqualifier la Halakha, l’ancienne Loi religieuse, en tant que code destiné à régir non seulement la conduite religieuse, mais aussi la conduite privée et civique » (P.276)
  • « Le retentissant procès ….avait voulu semer une nouvelle graine de peur chez ceux qui pourraient avoir la témérité de penser d’une façon différente de celle qu’avait décrétée les puissants chefs de la communauté, détenteurs, selon la tradition des uniques interprétations admises par la Loi » (P.278)
  • « L’origine des décisions de l’homme est fondée sur la relation entre sa conscience et son audace, toutes deux essences inaliénable de l’individu : tant que tu écouteras davantage ta conscience tu obtiendras les meilleurs résultats. Mais si tu te laisses guider par l’audace les résultats ne seront pas bons. » (P. 299)
  • « Deux règles furent établies pour la survie de la foi des hébreux : la première : Les lois doivent être raisonnées par l’homme, car c’est pour cela qu’il est doué d’intelligence et que la foi doit être une réflexion, plus qu’une acceptation. La seconde, que si tu ne violes aucune des grandes lois, tu n’offense si pas Dieu de façon irréversible. Et si tu n’offenses pas le Seigneur tu peux oublier tes voisins. Seulement, bien entendu, si tu es décidé à prendre le risque d’affronter la fureur des hommes qui est parfois plus terrible que celle des dieux. » (P. 318)
  • « Il y à des degrés, même dans l’hérésie, la mienne est téméraire, la tienne est frontale : tu aurais beau répéter qu’il s’agit de ton autoportrait, nos soupçonneux compatriotes diraient que tu as peint une idole, la plus interdite de toutes, celle qui est adorée dans les églises catholiques » (P. 361)
  • « C’est ça le pire, qu’une chose horrible semble normale à certains » (P. 384)
  • « La littérature nous sert à présenter des personnages comme celui-ci : il était toujours prisonnier et sa geôle était une ville entière, un pays tout entier (….) seule la mer était une porte et cette porte attitude verrouillée par d’énormes clefs de papier, les pires qui soient On assistait à cette époque a une multitude, à une prolifération universelle de paperasses, couvertes de cachets, de sceaux, de seings ou de contreseings dont les noms épuisaient les synonymes de permis, sauf-conduits, passeports et tout terme pouvant signifier l’autorisation de se rendre d’un pays à l’autre, d’une région à une autre, parfois d’une ville à une autre. Les receveurs de droits, des octrois, de la dîme, des douanes et le percepteurs de jadis n’étaient plus guère qu’une pittoresque préfiguration de l’essaim de policiers et de politiciens qui s’appliquaient partout (certains par peur de la révolution, d’autres par crainte de la contre-révolution) à restreindre la liberté de l’homme dès qu’il s’agissait de sa primordiale et féconde possibilité créatrice de se déplacer à la surface de la planète qu’il lui avait été donné d’habiter (….) Il se fâchait, trépignait de fureur, en pensant que l’être humain, reniant un nomadisme ancestral, dût, pour se déplacer, soumettre sa volonté souveraine à un papier. » (P.468)
  • « Si un pays où système ne te permet pas de choisir où tu veux être et vivre, c’est parce qu’il a échoué. La fidélité par obligation est un échec » (P. 468)
  • « Être athée, ce n’est pas la même chose que croire que Dieu est mort et désactivé » (P. 476)
  • « …..un marxiste orthodoxe prêt à donner de tout, ou plutôt de tous » (P. 485)
  • « Dieu est mort, et c’est ce qu’il a fait de mieux pour libérer l’humanité de sa dictature » (P.502)
  • « Depuis l’époque des gnostiques le corps est considéré comme un mauvais réceptacle pour l’âme, ce que Nietzsche a repris ensuite, et maintient les post-évolutionnistes. Cela explique pourquoi un fondement important des philosophies assimilées par ces jeunes consiste à dire que l’homme ne sera pas totalement libre tant qu’il n’aura pas fait disparaître en lui toute préoccupation concernant le corps. « (P. 503)
  • « Ces jeunes ne croient plus à rien, parce qu’ils ne trouvent plus rien à quoi ils puissent croire » (P. 506)
  • « …l’hérésie qu’implique la pratique de la liberté » (P. 511)
  • « Vous m’avez appris qu’être libre, c’est une bataille qu’il faut livrer tous les jours, contre tous les pouvoirs, contre toutes les peurs ».
  • « Le manque de foi et de confiance dans les projets collectifs avait créé la nécessité de se créer des objectifs personnels et le seul chemin entrevu par ces jeunes pour parvenir à les réaliser passait par la libération de tous les fardeaux. Ne croire ne rien, sauf en eux même et aux exigences de leur propre vie, personnelle, unique et volatile, en fin de compte – Dieu est mort » (P.518)
  • « Il n’y a plus rien en quoi on puisse croire ni de messie à suivre. La seule chose qui vaille la peine, c’est de militer dans la tribu que tu te choisis librement. Car, s’il est possible que même Dieu soit mort, en supposant qu’Il ait existé, et si on a aussi la certitude que tant de messies sont finalement devenus des manipulateurs, tout ce qui te reste, la seule chose qui en réalité t’appartient, c’est ta liberté de choix. Pour vendre un tableau ou le donner a un musée. Pour être du nombre ou ne plus en être. Pour croire ou ne pas croire. Et même pour vivre ou pour mourir » (P.603 fin du livre)

 

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