« Meursault, contre-enquête » – Kamel Daoud

Meursault, contre-enquêteUn vieil homme Haroun raconte l’histoire de sa vie, une histoire qui le hante, qui a détruit la vie de sa mère, l’histoire de la mort de son frère Moussa, « l’arabe sans nom » tué par Meursault dans l’étranger de Camus. Ce vieil homme avait 7 ans au moment des faits

Avant de lire ce livre, j’ai souhaité re-re..relire l’Etranger, afin de l’avoir bien présent à l’esprit. Je vous conseille vivement de le faire également.Les références à « L’étranger » sont multiples, parfois en opposition : relations opposées qui unissent les mères des personnages principaux à ceux-ci d’une part, indifférence pour l’un fusionnel pour l’autre…, parfois comparables comme le café au lait, le prénom des amies respectives, le vendredi, les meurtres commis par l’un et par l’autre….et d’autres encore, jusqu’à la dernière phrase…Troublant parfois, au point qu’on peut se demander si ce n’est pas un plagiat. Mais ce n’est pas le but du narrateur « Le meurtrier est devenu célèbre et son histoire est trop bien écrite pour que j’aie dans l’idée de l’imiter »

Mais il ne faudrait surtout pas s’arrêter à cet aspect primaire, à ce clin d’œil 

Une question lancinante revient sans cesse dans l’esprit de ce vieil homme qui nous conte sa souffrance  et dans le livre:  « Pourquoi Camus n’a pas donné de nom à cet « arabe » tué par Meursault sur la plage? Pourquoi Camus a employé plus de 25 fois ce mot…pourquoi le mot « Arabe »  et pas le mot « Musulman »? Tous les autres personnages ont un prénom y compris le proxénète, et l’homme tué, l’arabe, personnage principal après Meursault n’en a pas!. 

Même le procès l’a ignoré  « Le procès a préféré juger un homme qui ne pleure pas la mort de sa mère plutôt qu’un homme qui a tué un arabe »

Haroun le narrateur : « Je ne me suis jamais senti arabe. C’est comme la négritude qui n’existe que par le regard du blanc. Dans le quartier, dans notre monde, on était musulman »

Mais derrière cette question lancinante, n’est ce pas la question de l’Algérie que l’auteur souhaite poser : l’Algérie colonisée par des colons pour qui les algériens étaient d’abord des arabes mal considérés, des hommes sans nom, inexistants des sous hommes, tous ces colons favorables à une Algérie Française comme Camus…

Un roman de la décolonisation, de ces algériens qui guettaient le départ des colons pour occuper leurs logements, avec la crainte d’en être dépossédés par d’autres et de retourner dans  leurs anciens gourbis, les meurtres de colons, la de ceux qui n’ont pas souhaité prendre le maquis par les hommes du FLN…qui on apporté avec eux l’islamisme…islamisme qui maintenant sous-tend toute la vie de l’Algérie.

Mais si Meursault se laissait porter par les événements, s’il était passif, Haroun le narrateur,  au contraire pense et agit en prenant ses distances avec la religion  « La religion pour moi est un transport collectif que je ne prends pas. J’aime aller vers ce Dieu, à pied s’il le faut, mais pas en voyage organisé. Je déteste les vendredis depuis l’Indépendance….. je déteste les religions et la soumission. A-t-on idée de courir après un père qui n’a jamais posé son pied sur terre et qui n’a jamais eu à connaître la faim ou l’effort de gagner sa vie. »…

On comprend pour quoi l’auteur Kamel Daoud est frappé d’une  fatwa par un imam  salafiste , qui a appelé sur  Facebook à son exécution. J’avoue que ce sont ces phrases  fortes cette distance face à la religion qui m’ont fasciné : le courage de cet auteur pour s’opposer au régimeà la religion…un Homme révolté qu’Albert Camus aurait certainement aimé et soutenu dans son combat….. en tout cas un cri pour nous informer et qui sait, pour que d’autres Camus soutiennent son désir et celui du peuple algérien de liberté face aux imams


Plus sur Kamel Daoud


Extraits

  • Tu sais, son crime est d’une nonchalance majestueuse. Elle a rendu impossible, par la suite, toute tentative de présenter mon frère comme un « chahid ». Le martyr est venu trop longtemps après l’assassinat. Entre les deux temps, mon frère s’est décomposé et le livre à eu le succès que l’on sait. Et donc par la suite, tous se sont échinés à prouver qu’il n’y avait pas eu meurtre mais insolation.  » (P. 15)
  • « L’absurde, c’est mon frère et moi qui le portons sur le dos ou dans le ventre de nos terres, pas l’autre » (P. 16)
  • « Je crois que je devine pourquoi on écrit les vrais livres. Pas pour se rendre célèbre, mais pour mieux se rendre invisible, tout en réclamant à manger le vrai noyau du monde » (P. 16)
  • « Je me suis toujours dit que le malentendu venait de là : un crime philosophique attribué à ce qui en fait, ne fut jamais rien d’autre qu’un règlement de compte ayant dégénéré. Moussa voulant sauver l’honneur de la fille en donnant une correction à ton héros, et celui-ci pour se défendre l’abattant froidement sur une plage. Défendre les femmes et leurs cuisses. Je me dis qu’après avoir perdu leurs terres, leurs puits et leur bétail, il ne leur restait plus que leurs femmes. ….L’histoire de ton livre se résume à un dérapage à cause de deux grands vices : les femmes et l’oisiveté » (P. 29)
  • « Le dernier jour de la vie d’un homme n’existe pas. Hors des livres qui racontent, point de salut, que des bulles de savon qui éclatent. C’est ce qui prouve le mieux notre condition absurde, personne n’a le droit à un dernier jour, mais seulement à une interruption accidentelle de la vie. » (P. 34)
  • « A partir d’un certain âge, la vieillesse nous donne les traits de tous nos ancêtres réunis, dans la molle bousculade des réincarnations » (P. 37)
  • « Chez nous la mère est la moitié du monde. Mais je ne lui ai jamais pardonné sa façon de me traiter. Elle semblait m’en vouloir pour une mort qu’au fond j’ai toujours refusé de subir, alors elle me punissait. Je ne sais pas, j’avais en moi de la résistance et elle le sentait confusément » (P. 46)
  • « Ma mère m’impose un devoir de réincarnation. Elle me dit porter…..et même s’ils m’étaient trop grands, les habits du défunt…..et ceci jusqu’à l’usure….mon corps devint donc la trace du mort et je finis par obéir à cette injonction muette.  » (P. 51)
  • « Raideur dans le maintien due à la culpabilité d’être vivant……M’ma m’a transmis ses peurs et Moussa son cadavre. Que veux-tu qu’un adolescent fasse ainsi piégé entre la mère et la mort » (P. 52)
  • « En vérité, il aurait fallu tout reprendre depuis le début et par un autre chemin, celui des livres, par exemple, d’un livre précisément, celui que tu prends avec toi chaque jour, dans ce bar. Je l’ai lu vingt ans après sa sortie et il me bouleversa par son mensonge sublime et sa concordance magique avec ma vie. » (P. 58)
  • « Le procès a préféré juger un homme qui ne pleure pas la mort de sa mère plutôt qu’un homme qui a tué un arabe » (P. 65)
  • « Arabe, je ne me suis jamais senti arabe. C’est comme la négritude qui n’existe que par le regard du blanc. Dans le quartier, dans notre monde, on était musulman.  » (P. 70)
  • « La mère, la mort, l’amour, tout le monde est partagé , inégalement entre ces pôles de fascination. La vérité est que les femmes n’ont jamais pu ni me libérer de ma propre mère et de la sourde chère que j’éprouvais contre elle, ni de me protéger de son regard qùi, longtemps m’a suivi partout. » (P. 77)
  • « Les femmes ont l’intuition de l’inachevé et évitent les hommes qui prolongent trop longtemps leurs doutes de jeunesse » (P. 78)
  • « Chaque soir, j’étais sur le qui-vive, je protégeais notre nouvelle maison des effractions, des voleurs. Les propriétaires avaient fui depuis 3 mois environ. Nous étions donc les nouveaux maîtres des lieux, par droit de présence. » (P. 90)
  • « Au fond j’ai vécu plus tragiquement que ton héros. J’ai, tour à tour interprété un ou l’autre de ces rôles. Tantôt Moussa, tantôt l’étranger, tantôt le juge, tantôt l’homme au chien malade, Raymond le fourbe , et même l’insolent joueur de flûte qui se moquait de l’assassin » (P. 98)
  • « Je cherchais des traces de mon frère, j’y retrouvais mon reflet, me découvrant presque sosie du meurtrier…..un miroir tendu a mon âme et à ce que j’allais devenir dans ce pays entre Allah et l’ennui » (P. 141)
  • « Peut-être la vraie question, après tout, est-elle la suivante : que faisait ton héros (Meursault ) sur cette plage ? Pas uniquement ce jour-là, mais depuis si longtemps ! Depuis un siècle pour être franc (…) cela m’importe peu qu’il soit Français et moi Algérien, sauf que Moussa était à la plage avant lui, et que c’est ton héros qui est venu le chercher »

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