« Le rocher de Tanios » – Amin Maalouf

le rocher de TaniosUn beau roman prenant pour cadre le village libanais de Kfaryabda dirigé par un cheikh amateur de femmes…il demande régulièrement aux femmes de son village de lui apporter quelques fruits ou quelques douceurs au moment de la sieste, et tout le monde sait qu’il est père de nombreux enfants dans le village. Et un jour il demande à la belle Lamia, épouse de son intendant Gérios de lui apporter des fruits pendant sa sieste.
Quelques mois après naît un garçon, qu’il prénomme comme si c’était son propre fils Abbas. Heureusement les  parents arrivent à donner à cet enfant le prénom de Tanios…Il n’en fallait pas plus pour semer un doute jamais éclairci dans l’esprit de chacun: qui est le vrai père de Tanios ?

Le lecteur va suivre la vie de ce gamin et son adolescence, racontée par un ancien du village le vieux Gebrayel, Tanios gamin sage et studieux, reconnaissable entre mille, ses cheveux blanchirent très tôt, s’accordant ainsi très bien avec sa sagesse naturelle.

En suivant la vie et les aventures de ce personnage principal du roman, le lecteur assistera à l’arrivée des anglais qui prennent pied dans ce Liban catholique en créant des écoles, sans doute pour y implanter la religion anglicane, un Liban où s’exercent tour à tour les pouvoirs de l’émir, du patriarche catholique, du curé du village…et de sa femme, des idées révolutionnaires venant de France….un Liban féodal sous influences turques et égyptiennes, un Liban  d’amour et de violences, de meurtres, d’intrigues, de trahisons et de guerres, d’alliances, de mésalliances et de ruse, un Liban communautaire où druzes et catholiques cohabitent mais peuvent d’affronter
Et dans les dernières pages nous apprendrons pourquoi tous les rochers ayant un nom,  il est interdit de s’asseoir sur le Rocher de Tanios
S’appuyant un fait historique qu’Amin Maalouf nous dévoile à la fin du livre, il précise « ..tout le reste n’est qu’impure fiction »
Pour le vieux Gébrayel narrateur : « Les faits sont périssables, crois-moi, seule la légende reste, comme l’âme après le corps, ou comme le parfum dans le sillage d’une femme », alors suivez le parfum de cette « impure fiction », prix Goncourt 1993,  le talent de conteur d’Amin Maalouf qui étourdit le lecteur, le séduit, lui donne de belles heures de lectures.


Quelques informations sur Amin Maalouf


  Quelques extraits pour apprécier
  • Tanios était le fils de Lamia. Tu as sûrement entendu parler d’elle. C’était très loin dans le passé, même moi je n’étais pas encore né, et mon propre père non plus. En ces temps là, le pacha d’Egypte faisait la guerre aux Ottomans et nos ancêtres ont souffert. Surtout après le meurtre du patriarche. On l’a abattu juste là à l’entrée du village, avec le fusil du consul d’Angleterre » (P. 12)
  • « «Il faut qu’un paysan ait toujours une gifle près de la nuque» ; voulant dire qu’on doit constamment le faire vivre dans la crainte, l’épaule basse. Souvent d’ailleurs «gifle» n’est qu’un raccourci pour dire fers, fouets, corvées » (P. 21)
  • « Il faut être un âne pour se coucher aux côtés d’une ânesse » (P. 26)
  • « Quand ton père et ton mari délibèrent, tu te tais ! » (P. 60)
  • « Va dire à ton maître que s’il n’a pas les moyens d’entretenir un train de grande dame, il aurait mieux fait d’épouser une de ses paysannes » (P. 69)
  • « Ne dit-on pas que les époques sombres se traversent de fausse lueur en fausse lueur, comme lorsque, dans la montagne, au printemps, l’on se retrouve au milieu d’un cours d’eau, et que l’on doit avancer vers la rive en sautant d’une pierre glissante à une autre » (P. 73)
  • « Jamais dans ses pires cauchemars, il n’aurait pu se douter que lui-même, l’enfant choyé du village, pouvait faire partie de ces malheureux qu’on affublait de cette tare, ou que sa propre mère était au nombre de des femmes qui… » (P. 84)
  • Cette journée avait pour lui un goût de revanche. Sans doute avait-il trahi les siens en pactisant avec le banni, mais ce sentiment d’avoir trahi le réconfortait. Depuis quatorze ans le village entier partageait un secret que lui devait ignorer, un exécrable secret qui ne concernait que lui, pourtant, et qui l’affectait dans sa chair. A présent, juste retour des choses, c’était lui qui détenait un secret dont le village entier était exclu. » (P. 90)
  • « Les vols sont commis par des misérables, alors que le pillage, c’est comme la guerre, il est pratiqué de tout temps par les nobles, les chevaliers » (P. 129)
  • « Ils traversèrent la place du village, se dirigèrent vers la falaise qui surplombait la vallée. Vers un rocher à l’allure de siège majestueux. Je suppose qu’il devait avoir un nom, à l’époque, mais plus personne ne se le rappelle depuis qu’on l’associe au souvenir de Tanios. » (P. 149)
  • « Il s’agit d’une société où la politesse suprême à l’égard des femmes consiste à les  ignorer. » (P. 153)
  • « En règle générale les privilèges étaient scandaleux dans une société fondée sur le droit, mais à l’inverse, dans une société où règne l’arbitraire les privilèges constituaient parfois un barrage contre le despotisme, devenant ainsi, paradoxalement des oasis de bon droit et d’équité. » (P. 161)
  • « Elle tira alors vers elle la ceinture de Tanios, puis accompagnant son geste d’un sourire contrit, elle tapota à l’endroit où tintait la monnaie. Présumant que les choses se passaient toujours ainsi, le garçon commença à dérouler la ceinture en interrogeant son hôtesse du regard. Elle lui indiqua six avec trois doigts de chaque main et il lui donna une pièce de six piastres en argent » (P. 208)
  • « Un villageois se rend auprès de Roukoz et le supplie de lui prêter pour un jour le portrait qui le représente. L’ancien intendant est d’autant plus flatté que son visiteur lui explique qu’avec ce portrait il fera très vite fortune 
    – De quelle manière 
    – Je vais l’accrocher au mur, les gens du village viendront défiler et je les ferai payer
    – Tu les feras payer ? 
    – Trois piastres pour une insulte et six piastres pour un crachât » (P. 246)
  • « Que chacun punisse les criminels de sa communauté ; que les druzes règlent leur compte aux criminels druzes et les chrétiens aux criminels chrétiens. Exécutez cet homme, et j’irai dire aux miens que notre justice a précédé la nôtre. Tuez le aujourd’hui même car je ne contrôlerai pas mes hommes jusqu’à demain » (P. 283)
  • « Les souverains les plus pieux doivent parfois prononcer des sentences de mort. Dans notre monde imparfait, ce châtiment détestable est parfois le seul qui soit juste et sage » (P. 283)

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