« Le chemin des âmes » – Joseph Boyden

le chemin des âmes.jpgNombreux sont les livres écrits sur la 1ère guerre mondiale, soit par des combattants qui ont vécu l’horreur, « Le Feu« , « Ceux de 14 » de Genevoix, « A l’ouest rien de nouveau », soit par des romanciers y compris récents qui reçurent des prix littéraires, « Au revoir là-haut« , « Le Garçon« …ces listes ne sont bien sûr pas limitatives.
Tout avait été dit, semble-il et puis c’est si loin…
Ceux qui ont eu comme moi, des grands-pères anciens combattants, ont entendu de leur part, quelques mots dans les années 50-60, quelques rares souvenirs, évoqués souvent les yeux humides. Ces hommes n’aimaient souvent pas parler de ces années, et souhaitaient éviter ces horreurs aux gamins que nous étions. « Plus jamais ça ! »
Une vieille indienne  Niska, a remonté la rivière dans son canoë, pour aller chercher, à la gare, Elijah, mais c’est son neveu Xavier qui vient regagner le Canada après plus de 3 ans de guerre en Europe.Xavier, indien Cree, est amputé d’une jambe, il calme ses douleurs, et ses angoisses aussi, grâce à ses dernières ampoules de morphine, dont il est devenu dépendant.
Il ne courra plus les bois.

Il revient seul. Son ami d’enfance  Elijah a été tué. Tous deux s’étaient engagés dans le contingent canadien, aux côtés de quelques autres indiens.
Xavier, couché dans le canoë, enfermé dans son silence, sa douleur et sa peine, raconte petit à petit, pendant 3 jours, à Niska ces années de guerre, cette horreur, les allemands, les gradés, le froid, la pluie, les offensives, les contre- offensives, les tranchées, les gardes de nuit, les corps à corps baïonnette en avant, les bleus, les morts, les blessés, la boue, les obus, les cris et remises de décorations et les défilés, et les fusillés pour l’exemple…l’horreur est là : le récit d’un homme blessé dans son corps et dans l’âme, un homme face aux horreurs qu’il a vécues et à celles qu’Elijah et lui ont commises. Des moments et des situations qui le hantent.
Un jour, on gagne quelques mètres, pour les perdre le lendemain.
Et dans ses narrations tout se mêle sans ordre chronologique parfois, son enfance et celle d’Elijah, leur amitié, les combats, le voyage vers l’Europe, les années de guerre. Niska lui répond, lui donne d’autres informations sur son enfance, lui dit pourquoi son prénom n’est pas indien…Ensemble ils parlent des traditions de leur peuple, de leur culture. Le lecteur  n’est pas perdu, tout au plus désorienté un moment.
Deux solitudes qui s’épaulent et échangent.
Entre Indiens et Canadiens, ce n’est pas tout à fait le fol amour. Dès le transport en train, les canadiens disent aux indiens engagés comme eux, que leur place n’est pas parmi eux, mais dans le wagon de queue. Et dans le bateau, ces indiens seront parqués en fond de cale. Ils auront peur comme les chevaux, des vagues qui se fracassent contre les flancs du bateau. Ces indiens Cree ne connaissent pas les chevaux : ils ne sont pas cavaliers mais chasseurs à pied. Des chasseurs dans l’âme. Ils savent se cacher, suivre des traces et traquer jour et nuit l’orignal pendant des jours.
Au cours des semaines de formation, Xavier et Elijah, qui se connaissent depuis toujours,  démontrent à tous qu’ils sont des tireurs d’élite qui se complètent. Indépendants dans l’âme, et s’appuyant mutuellement, ils seront donc chargés, de faire, ce qu’ils savent faire, de chasser à l’affut, d’agacer les troupes allemandes, de les désorganiser, de tuer de loin, bien cachés, le plus grand nombre possible d’officiers et de soldats allemands…Il décident eux-mêmes de la chasse qui donnera le plus de résultats! Progressivement devenus très indépendants, et hors de contrôle, ils s’affranchissent des règlements et des officiers. Et de la morale aussi ! Elijah en devient fou, fou au point de faire un concours, afin d’être celui qui tuera le plus d’allemands et de ramener les preuves de ses morts…quand on ne le croit pas. Je vous laisse les découvrir. Drogué aussi toujours à la recherche d’ampoules de morphine. On plonge dans l’horrible, dans la folie de l’homme. Un combattant devenu un exemple pour la troupe et recevant honneurs et décorations.
Une folie parmi les autres folies de cette boucherie. « La folie, c’est d’abord de nous envoyer aux tranchées. La folie, c’est de nous apprendre à tuer ; c’est de récompenser ceux qui le font bien. »
Xavier quant à lui sera plus perturbé pas son premier mort.
Dès les premières pages une petite lettre marron écrite en anglais, vous troublera peut- être… vous aurez une réponse. Patience.
Mille fois merci à Agnès, cette amie qui m’avait parlé de Joseph Boyden  et de ce livre …Un regard nouveau, celui d’un auteur canadien ayant des racines européennes et indiennes aussi. Un regard aussi sur ces tireurs d’élite. Un sujet peu mentionné dans les autres ouvrages sur la « Der des Der ».
Son premier livre : un plaidoyer contre la folie des hommes, contre la guerre

Impressionnant !


Qui est Joseph Boyden


Quelques extraits
  • « Derrière moi, quelqu’un raconte que les gradés, à la première incartade, font emmener nos soldats derrière les lignes pour les fusiller. Un autre dit que les Canadiens viennent de se faire battre dans un endroit qui s’appelle Saint-Éloi ; que notre bataillon doit s’y rendre en renfort. Les rumeurs continuent jusqu’au moment où elles deviennent vérité : on part pour le front aujourd’hui.. » (P. 23)
  • « Puis j’atterris lourdement, sur une épaule, et il pleut des pierres et des boulettes de terre rouge dont il me faut un moment pour comprendre que ce sont, en fait, de la chair et des tripes. Une rumeur sourde gronde à mes oreilles, qui semblent pleines de coton, et derrière, j’entends des chevaux hennir, j’entends des hommes crier, puis un autre obus tombe, cette fois-ci devant moi, et les hommes sont à quatre pattes, les ongles dans la boue, à ramper vers le bas-côté pour s’abriter des éclats meurtriers. Je voudrais ramper moi aussi, mais impossible de remuer, et je sens qu’on me tire par les épaules, qu’on me traîne dans la boue, qu’on me pousse sous l’abri d’une charrette renversée, et le visage d’Elijah se penche sur moi et me demande, en cree : « Tu n’as rien ? », je fais signe que non et les yeux d’Elijah sont pleins de soleil, comme s’il souriait. Il ressort de sous la charrette à croupetons et revient un peu plus tard, avec Zyeux Gris et Sean Patrick, et nous restons blottis là-dessous, à écouter les obus qui s’éloignent petit à petit, dans des chocs sourds et des frissons, comme des bêtes féroces qui reniflent la terre, et la martèlent, cherchant toujours d’autres hommes à déchiqueter. » (P. 24)
  • « Vous vous conduisez en lapins, l’heure est venue de vous conduire en loups ! » et il a vraiment trouvé les mots justes. J’entendrais presque l’échine des hommes se raidir, leur poil se hérisser, et c’est exactement cela, d’être le chasseur et non plus la proie, qui pourra me garder en vie. La loi ici est la même qu’au fond des bois : il faut changer peur et panique en arme, en une arme acérée – pour survivre. » (P. 27)
  • « Elijah a déjà tué plus d’hommes que je n’en peux compter sur mes doigts. Cela ne semble pas le perturber. Moi, jusqu’ici, je n’ai tué personne de sang-froid, personne que j’aie dévisagé ; mais j’ai aidé. Je ne crois pas que cela me trouble mais je n’ai pas l’intention d’y réfléchir, j’écarte cette idée chaque fois qu’elle se présente. » (P. 109)
  • « Breech déclare que nous avons ça dans le sang […] ; que notre sang est plus proche de la bête que de l’homme. » (P. 111)
  • « Il importe donc que vous preniez le plus grand soin de votre fusil. » (P. 113)
  • « Je ne vais pas m’inquiéter de ce que je ne peux pas maîtriser. » (P. 198)
  • « Avant de laisser un cadavre, Elijah me dit qu’il a pris l’habitude, chaque fois, de lui lever les paupières pour le regarder dans les yeux, avant de les refermer de sa main calleuse. Et il y a chaque fois une drôle de chaleur, une étincelle, qui monte dans ses tripes, il regarde bien la couleur de l’iris et songe qu’il est – lui, Elijah – la dernière chose que verra le mort, avant qu’on ne le descende dans la boue et l’eau glaciales. Avant qu’ils ne s’en aillent, tous, là où est leur place. » (P. 213)
  • « Il n’est plus vraiment de ce monde ; et celui qui est déjà mort en lui tire l’autre par la manche. » (Page 367)
  • « Tu voyais que la vie tout entière est comprise dans le cercle ; et qu’on revient toujours, d’une façon ou d’une autre, aux lieux où l’on est déjà passé. » (P. 370)

2 réflexions sur “« Le chemin des âmes » – Joseph Boyden

  1. J’ai adoré cette lecture pourtant dure par ces thèmes et les horreurs véhiculés. J’ai eu la chance de rencontré l’auteur et c’est vrai que cette autre vision de la première guerre mondiale donne un certain souffle sur tout ce qu’on à déjà entendu. De mon côté aussi, j’ai eu des grands parents qui m’ont raconté les horreurs de la deuxième guerre mondiales et c’était toujours un trop plein d’émotion important, on ne venait jamais vraiment à bout de l’histoire en elle-même. Dans ce livre là, rien ne nous échappe que ce soit les manières ou le ressenti. J’ai hâte de lire autre chose de l’auteur !

    • J’ai aussi lu « Dans le grand cercle du monde » que j’ai beaucoup aimé, ce livre est également commenté sur mon blog mesbelleslectures.com. Merci pour votre commentaire

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