La liberté de la presse (Vassili Grossman)

« ….vous savez ce que c’est, la liberté de la presse ? Un beau matin d’après-guerre, vous ouvrez votre journal et, au lieu d’y trouver un éditorial triomphant, une lettre des travailleurs au grand Staline, un article sur les vaillants ouvriers métallurgistes qui ont dédié leur travail aux élections du Soviet suprême, un autre article sur les travailleurs américains qui, à la veille du nouvel an, sont plongés dans le désespoir par le chômage grandissant et la misère, vous trouvez… Devinez quoi ! Des informations ! Vous arrivez à imaginer cela ? Un journal qui vous donne des informations !

« Et voilà ce que vous lisez : un article sur la mauvaise récolte dans la région de Koursk, un compte rendu d’une inspection de la prison Boutyrki, une discussion sur l’opportunité de la construction du canal entre la mer Blanche et la Baltique, vous apprenez que l’ouvrier Bidalère a pris, la parole contre le lancement d’un nouvel emprunt d’État.

« Bref, vous êtes au courant de tout ce qui se passe dans votre pays : récoltes records et sécheresses ; élans d’enthousiasme et vols à main armée ; ouverture d’une nouvelle mine et accident dans une autre mine ; désaccord entre Molotov et Malenkov ; vous lisez un reportage sur une grève de protestation parce qu’un directeur d’usine a offensé un ingénieur, un vieillard de soixante-dix ans ; vous lisez les discours de Churchill et de Blum et non plus ce qu’ils “ont prétendu” ; vous lisez le compte rendu d’une réunion de la Chambre des Communes ; vous apprenez combien de personnes se sont suicidées hier à Moscou, combien de personnes ont été victimes d’accidents de la circulation. Vous savez pourquoi il n’y a plus de sarrasin à Moscou au lieu d’apprendre que les premières fraises sont arrivées en avion de Tachkent à Moscou. Vous apprenez combien de grammes de blé reçoit un kolkhozien pour une journée de travail en lisant votre journal et non d’après les récits de votre femme de ménage chez qui vient d’arriver sa nièce, venue de la campagne à Moscou pour acheter du pain. Oui, oui, oui… et malgré cela, vous restez pleinement soviétique.

« Vous entrez dans une librairie et vous achetez les livres que vous voulez et vous restez pleinement soviétique ; vous lisez des philosophes, des historiens, des économistes, des journalistes politiques aussi bien français qu’anglais ou américains. Vous êtes capables de comprendre par vous-même en quoi ils ont raison et en quoi ils ont tort ; vous pouvez vous promener tout seul, sans nourrice, dans la rue. »

(Vie et Destin – P. 365) 

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